Plantations - Dounia Charaf

dounia
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Plantations - Dounia Charaf

Message par dounia » sam. 19 janv. 2019 19:20

Le jardin au fond des roches : Eva le voyait du haut de la falaise, ligne de verdure bouclée et parsemée de tâches rouges et jaunes. Dix kilomètres plus bas.
Tout autour, les plateaux désertiques, balafres de multiples canyons plongés dans l’ombre que faisaient leurs hautes murailles rousses et blondes. Et le ciel, légèrement brumeux à l’horizon, seul endroit où il brillait en teinte bleutée.
Sinon l’atmosphère était orangée, le soleil y luisant en une aveuglante torche blanchâtre. Premier jardin semé au creux de cette planète rouge. Eva ajusta son micro, hésita, renonça à se signaler à la base souterraine.
Elle voulait encore observer sans être repérée : Adam risquait de l’étourdir de son enthousiasme envahissant.
Elle longea la falaise, prenant garde aux pierres tranchantes qui roulaient parfois sous ses épaisses semelles, détaillant la lointaines végétation, tâchant de reconnaître quelles plantes Adam avait greffées dans le sol ingrat de la colonie spatiale. Elle s’était attendue à un vaste champ de céréales, mais il avait manifestement préféré des arbres.
Quelques années plus tôt Adam et Eva s’étaient installés avec leur laboratoire dans une colonie éloignée, y construisant une cité souterraine et pressurisée, testant une terraformation limitée aux canyons profonds qui les environnaient. Eva tint trois ans, avant de partir, ne supportant plus l’organisation patriarcale que les colons avaient instaurée pour guider leur société isolée. Adam avait convenu lors d’une de leurs nombreuses disputes que le système était archaïque, mais que bon il appréciait d’être servi par des femmes, même si elles travaillaient autant que lui dans les plantations et les ateliers. Cela lui apportait un confort introuvable dans les autres colonies.
-Mais ils ont retrouvé des croyances anciennes et nuisibles ! Ce vieux bouquin de contes antiques, comment il s’appelle ? La Bible ? S’était-elle emportée, à bout d’arguments.
-Oui je sais, ils croient à des trucs un peu décalés, qu’une entité a tout créé, que les femmes doivent obéir à leurs hommes. Mais bon, on en profite un peu nous aussi, non ?
Eva en fut désespérée, mais bientôt même la passion qu’elle lui portait s’évapora. De plus leurs travaux demandaient beaucoup de temps, les résultats malgré l’apport des manipulations génétiques tardaient.
Elle le quitta un matin après une dernière dispute, profitant d’une navette médicale venue livrer des médicaments pour regagner la base centrale de toutes les colonies.
Des années passèrent, les années martiennes longues et occupées à cartographier les astéroïdes jupitériens pour le compte de la Géomines, un consortium d’entreprises minières spécialisées dans l’extraction de titane et de fer pour la construction de villes souterraines sur Mars.
Eva fit quelques rencontres sentimentales et professionnelles, partagea la vie d’un planétologue rêveur durant plusieurs saisons, avant qu’il ne s’embarque pour les lunes de Saturne. Elle avait refusé de le suivre, la seule idée de suivre lui étant intolérable. Peut-être si l’idée de quitter mars leur était venue à eux-deux au même moment…
Géomines lui proposa un nouveau contrat mais vers Pluton cette fois, sur une nouvelle installation. Quitter Mars pour un glaçon d’azote tout juste éclairé par le soleil, non merci !
Son patron lui demanda lors de son pot de départ, quelle différence elle faisait entre une boule de poussière stérile et une boule de glace prometteuse. Eva admit qu’elle perdrait un beau salaire, mais resta songeuse quant à la stérilité de Mars : cela lui rappelait qu’elle avait abandonné son compagnon jardinier, que les années martiennes étaient bien longues, en années terrestres cela faisait bientôt dix ans qu’elle n’avait plus de nouvelles d’Adam.
- La Bible, demanda-t-elle à son chef, ça se passe dans un désert stérile, non ?
- Euh, de quoi parlez-vous ? Bible ? Un film ?
Eva détourna la conversation, un peu gênée d’avoir exprimé à voix hautes des réflexions incohérentes et se rapprochant des baies de la terrasse qui surplombaient le canyon hébergeant la cité, observa le ciel nocturne. Une collègue vint près d’elle, une coupe en main, et montra un point bleuté dans le ciel :
- Elle est bien visible ce soir, murmura-t-elle, l’océan me manque.
Le lendemain Eva loua un camping rover et partit seule pour la base que les colons avaient rebaptisée Moab découvrit-elle dans son GPS.
Cette balafre verdoyant à ses pieds l’attirait, riche en promesses de fraîcheur et de senteurs : elle finit par distinguer l’enveloppe transparente qui protégeait la plantation de l’extérieur et comprit que Adam n’était pas encore parvenu à créer sa bulle d’atmosphère autonome. Cela la décida à l’appeler :
- Eva ! Hurla-t-il de joie dans son casque, la faisant sursauter violemment, tu es revenue ! Descends, par l’ascenseur numéro 8 ! je t’attends au niveau 0, on va visiter mes plantations ! Je suis si contente que tu sois revenue !
Elle le retrouva sur le vaste palier qui desservait d’un côté les rues en tunnel de la cité, et de l’autre une place gazonnée.
- Tu peux retirer ton casque et ta combi, on a une pression suffisante, un peu maigre mais ça suffit pour se balader et même respirer.
- Les jardins ont l’air magnifiques.
- Ah tu vas voir ! Jubila-t-il, on y va !
Ils déambulèrent sous des arbres encore petits, mais dont les branches portées par la faible gravité étendaient leurs ramures chargées de fruits en parasols bienfaisants. Il faisait doux, une température bien clémente sur cette planète glaciale, et qui n’était pas due à une climatisation technique. Adam parlait en agitant les bras, oublieux parfois de la maîtrise nécessaire en petite gravité, au point de bondir et retomber au milieu des branchages, la faisant rire comme au temps de leur vie commune. Les fruits l’intriguaient, elle en effleurait un parfois, se demandant ce que c’était, et s’ils étaient mûrs : elle en aurait bien croqué un.
- Adam, qu’est-ce que c’est ?
- Des pommes amères.
- Des pommes amères ? Tu veux dire que cela ne se mange pas ?
- Totalement incomestibles, pas de risque qu’on les mange !
- Adam, tu as passé des années à travailler sur des fruits immangeables ?
- Oui ! s’écria-t-il fièrement.
- Et l’autonomie alimentaire des colonies vis à vis de la Terre ?
- On a des céréales du pôle sud, un blé résistant…
- Oui, développé par nos concurrents, je sais, je lis les journaux !
Il eut l’air un peu confus, mais Eva interrogea :
- Adam, les gens de la cité, là, ils ne se demandent pas pourquoi tu gâches toute cette bonne terraformation en arbres décoratifs ? Ils sont agriculteurs il me semble.
- Je sais, on va cultiver des champignons…
- Dis-moi l’intérêt de ces plantations Dam, s’impatienta Eva, une base de médicaments innovants ?
- Eva, non, juste des pommes, se défendit Adam un peu mortifié, même le roi Saül nous a félicités d’avoir neutralisé ce fruit maudit !

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