Une obscure raison - Lalex Andrea

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Lalex
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Une obscure raison - Lalex Andrea

Message par Lalex » sam. 19 janv. 2019 19:23

Josh enfonça les commandes d’accélération. Il avait un court laps de temps avant qu’ils ne réagissent à sa fuite : autant en profiter pour prendre un maximum de distance avec la station spatiale. Sa navette fila par la baie ouverte vers le ciel étoilé.
— Me faire hériter ! Non, mais sérieusement, pourquoi le conseil familial n’a-t-il pas choisi ma sœur aînée ?
— Parce que tu es un descendant mâle, Josh. Le conseil espère que tu auras un meilleur accueil de la part des différentes factions présentes sur la station. Personne ne mettra en doute la légitimité de ta posture. Tu sais bien que la situation peut s’avérer délicate avec la mort de votre oncle, les représentants étaient très attachés à lui.
L’intelligence artificielle avait répondu naturellement, sans s’inquiéter aucunement que l’espoir familial en question soit en train de fuir ses responsabilités. Le poignet-tablette du jeune homme pulsait doucement lorsque cette dernière s’exprimait. Il avait hésité à laisser son IA personnelle derrière lui, craignant qu’elle ne communique sa position ou qu’on puisse le suivre à la trace facilement. Mais il avait besoin d’elle pour s’interfacer avec la navigation du vaisseau dans lequel il s’enfuyait. S’il était capable de piloter l’engin, il ne savait cependant pas du tout comment lire les cartes stellaires pour l’orienter dans la bonne direction.
— Tu parles ! Tant qu’on ne touche pas à leurs prérogatives, ils n’iront pas à l’encontre de la direction de la station. Ils sont bien trop heureux de vivre là, à l’écart de la pollution planétaire et des manques terrestres… Que ce soit moi ou ma sœur n’aurait rien changé. Ils sont privilégiés et ne bougeront pas une griffe tant qu’on ne changera rien à leur situation.
— La navette est à sa vitesse maximale. Souhaites-tu programmer ta destination ?
— Oui, et j’ai besoin de toi pour cela. Mets le cap sur la base martienne d’Elysium Mons. Ils n’iront pas me chercher là, ce sera très bien dans un premier temps.
— Très bien, je m’en occupe. Pour ce qui est de ton héritage, tu savais très bien que votre oncle vous nommerait, toi ou ta sœur. Il n’a pas d’enfant, et vous êtes sa plus proche famille. Remonter l’arbre généalogique n’aurait pas eu de sens.
— Pourquoi crois-tu que j’ai préparé ma fuite ? Je me doutais bien d’un coup foireux comme ça !
— Tu as un appel entrant. Ta sœur.
— Refuse ! Je ne veux pas lui parler. Qu’elle gère sa frustration et le conseil familial, je n’ai pas envie d’entendre ses jérémiades.
— Tu es dur avec elle. Ce n’est pas parce qu’elle s’entend bien avec la plupart des représentants et avec les membres de votre famille qu’elle veut se plaindre de la décision de votre oncle.
— Non, mais tu crois vraiment ce que tu dis ? Sérieux, je suis fatiguée de votre optimisme et votre bienveillance permanents, à vous, les IA…
— Elle t’a adressé un message. Souhaites-tu que je te le communique ?
— Allez, vas-y, on va voir qui a raison !
— Je cite : « Josh, tu es où ? Qu’est-ce qui te prend de disparaître à cet instant crucial ? Ils t’ont choisi, alors ramène tes fesses et assume ton rôle ! Même si je me demande bien pourquoi ils t’ont préféré à moi, vu ta réaction. Si seulement le conseil s’était rendu compte qu’avoir une paire de… »
— STOP. On va éviter les vulgarités et la colère, merci.
— Dois-je lui adresser une réponse ?
— Non, Phuul. Je ne veux pas lui répondre, ni me justifier, ni lui donner le plaisir d’avoir des éléments à produire contre moi au conseil familial. Qu’elle se débrouille pour récupérer l’héritage, mais pas en me salissant.
Le petit vaisseau fonçait en direction de la planète rouge, prévoyant d’utiliser les forces gravitationnelles comme fronde pour consommer le moins d’énergie possible. Josh se massa les tempes pour essayer de s’apaiser. C’est à ce moment qu’une alerte résonna dans l’habitacle, lui vrillant les tympans.
— C’est quoi, ça ?
— Nous sommes attaqués, Josh. Et cette navette ne contient aucun élément de défense ou de riposte.


***


Mel fulminait. Non seulement son frère s’était enfui comme un lâche après l’annonce de sa qualité d’héritier, mais en plus, il avait trouvé le moyen de se faire capturer par des révolutionnaires terriens.
— Ils ont revendiqué la capture, mais n’ont pas demandé de rançon ?
— Non, madame, pas pour le moment. Nous avons reçu leur message avec une photo holo montrant votre frère vivant, mais le message n’indique rien de plus que leur acte.
— Mais quel crétin ! Heureusement que ses ravisseurs ne savent pas qu’il vient d’être désigné l’héritier de la station spatiale… Ce serait le pompon !
Le secrétaire n’osa pas émettre de commentaire. L’annonce officielle en direction de la Terre et des colonies du système solaire était prévue une fois que la personne désignée prenait ses fonctions dans la grande salle d’audience. Ce qui n’avait bien sûr pas eu lieu puisque l’intéressé avait pris la poudre d’escampette.
— Patta, mets-moi en communication avec ma grand-mère. Je veux savoir ce que le conseil va décider de faire.
Son IA pulsa à son poignet en lui répondant.
— Bien, Mel, je te mets en relation avec elle.
Après une vingtaine de secondes d’attente, une voix chuchotante et féminine se fit entendre.
— Mel, ma chérie, nous sommes en plein débat. Ce n’est pas une bonne idée de me contacter maintenant.
— Pardon, Mamie, mais je veux savoir ce qui va se passer. Je fulmine d’être tenue à l’écart ! Je suis de la famille, moi aussi.
— On ne va pas revenir là-dessus, tu ne peux pas tant que ton frère n’a pas officiellement hérité de mon fils. Pour répondre à ta question, c’est facile à deviner. Il va falloir aller le sauver.
— Quoi ? Qui ? Avec quelles ressources ? Et il n’est pas désavoué pour avoir fui ?
— On lui accorde le bénéfice du doute. Mais pour entendre sa version, il faut remettre la main dessus. Ma chérie… euh…
— Ouiii ?
Mel sentait un mal de tête poindre, et le ton de sa grand-mère n’augurait rien de bon.
— Il y a de grandes chances que ce soit toi qui sois envoyée pour négocier avec ses ravisseurs… Je suis désolée.
— Tu blagues ? Vous êtes malades ? Et si nous mourons tous les deux, qui assurera la direction de la station ? C’est du grand n’importe quoi !
— Chut, calme-toi. Il n’y a pas de raison que vous mourriez. Il suffit de leur donner ce qu’ils veulent, et tu ramènes ton frère ici, c’est tout. Nous avons de quoi pourvoir à beaucoup de demandes. La station est riche.
— Les factions vont adorer devoir payer le sauvetage du nouveau directeur : quelle formidable entrée en matière de leur manger la laine sur le dos !
— Allons, ma chérie, nous saurons leur faire comprendre. C’est dans leur intérêt. Je te laisse, nous allons voter. Prépare ta navette.
La jeune femme ne salua même pas sa grand-mère, tant elle était hors d’elle. Cette journée continuait décidément de mal en pis. Elle aurait voulu revenir à la veille au soir pour se rendormir et ne pas se retrouver dans ce véritable cauchemar.
Elle lança les préparatifs, parce qu’elle supposait que sa grand-mère avait raison. On l’informerait sous peu de la formidable mission qu’était la sienne. Elle préférait gagner du temps. Elle aimait son frère et n’aurait pas voulu le laisser aux mains de ses ravisseurs, mais sans pour autant y aller en personne. Aller sur le terrain n’était pas pour elle, elle préférait la paperasse et les bureaux feutrés. Le secrétaire suivit ses directives sans poser de question pour ne pas s’attirer ses foudres. Elle en était à se demander combien de gardes du corps il lui fallait, lorsque son IA l’interrompit.
— Mel, tu as un message prioritaire qui émane du conseil familial.
— Ils n’auront pas trainé. Vas-y, je t’écoute.
Soupirant bruyamment, elle se dirigea vers la soute des navettes tout en écoutant Patta lui confirmer les propos de sa grand-mère un peu plus tôt.


***


Josh rafraichissait son dos contre le mur métallique de sa cellule. Il n’avait pas été maltraité, mais les regards de ses ravisseurs n’étaient pas des plus bienveillants. On lui avait ôté Phuul, et il se sentait bien seul sans elle. Il supposait qu’il était actuellement retenu sur Terre, vu la chaleur et l’air chargé d’odeurs indescriptibles. Pas forcément agréables, d’ailleurs, et clairement pas en provenance d’un recyclage d’air – même défaillant. Il réalisait que la vie sur la station offrait une atmosphère plutôt aseptisée, et son corps réagissait mal à ce nouvel environnement. Il transpirait beaucoup et fronçait souvent le nez lorsqu’un effluve lui parvenait par la haute lucarne s’ouvrant sur un ciel lumineux.
— Il y quelqu’un ? Je peux avoir de l’eau ?
— Tiens, la chochotte spatiale sait parler ? De l’eau terrienne ou de l’eau de chez toi ?
— Sérieux, suis-je vraiment en position de choisir ?
— Ha ha ha. Ok, je t’aime bien, toi.
La serrure émit un cliquetis, et la porte s’ouvrit sur un grand gaillard un peu débraillé. Il tenait une gourde plastique.
— Tiens, elle n’est pas fraiche, mais buvable.
— Merci beaucoup.
Le goût était désagréable, mais pas atroce. Et la soif de Josh l’emporta sur ses craintes de microbes ou autre pollution. Il rendit la gourde en s’essayant la bouche d’un revers de manche. L’autre l’observait sans retenue.
— T’as l’air plutôt calme, comme prisonnier.
— Je ne sais pas qui vous êtes ni ce que vous attendez de moi. Je ne vais pas m’angoisser pour rien, tant que je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangé.
— On n’est pas des cannibales ! Ha, pardon, c’est une image. Ouais, t’es malin.
— Est-ce que je devrais avoir peur ?
— Je peux rien dire. Mais t’es une bonne monnaie d’échange.
— Et si je n’avais pas envie de repartir là-haut ?
— Hein ? Tu te fous de moi ?
— Non, je suis très sérieux. Si vous m’avez capturé, c’est parce que je fuyais la station spatiale. Qui te dit que j’ai envie d’y retourner, ou qu’ils aient envie de me récupérer ?
— Ben merde alors…
Son geôlier s’enfuit prestement, sans oublier pour autant de refermer la porte derrière lui. Josh ne put s’empêcher de rire. Les discussions allaient se compliquer chez les révolutionnaires.


***


Il faisait nuit, mais Josh avait été réveillé par des bruits étranges provenant de l’extérieur. S’étant accoutumé à son environnement pendant les trois jours de son enfermement, il savait bien que quelque chose d’inhabituel se tramait. Sa situation n’évoluait pas depuis sa discussion avec son geôlier, et ce dernier s’était bien gardé de revenir papoter. Il lui apportait ses repas et à boire, lui lançant des regards pleins de reproches. Josh avait été emmené deux fois dans une salle désagréable et étroite où il avait été questionné avec agressivité. Craignant d’être roué de coups, il s’était efforcé de répondre le plus sincèrement possible sans trahir pour autant son statut particulier d’héritier. Il mentait par omission, et travestissait la réalité. Les révolutionnaires voyaient le conflit familial dont il leur parlait comme une mauvaise entrée en matière pour demander une rançon.
Un drone entra par la lucarne et vola silencieusement jusqu’à lui.
— Mettez-vous contre le mur opposé. Protégez vos yeux.
Josh eut un instant d’hésitation avant d’obtempérer. Il aurait voulu suivre la scène qui se déroulait dans sa cellule, mais il préférait suivre les consignes qui venaient d’être énoncées.
Un flash de lumière blanche pulsa devant lui malgré ses bras sur ses yeux fermés.
— Tu peux ouvrir les yeux, petit frère. Je préfère cette méthode plutôt que des négociations qui s’éternisent.
La voix féminine était clairement agacée, malgré son volume réduit. Josh regarda sa sœur avec un air totalement hébété. Elle poursuivit.
— Tu as l’air d’un abruti ! Ferme ta bouche et suis-moi.
— Mel… Mais… Le conseil t’a envoyé ? Ils sont inconscients ou quoi !
— Je vois que nous avons au moins la même vision de la situation et de leur manque de lucidité. Bon, tu bouges ?
— Phuul est quelque part là-dedans… Et… Désolé, mais je ne veux pas retourner sur la station.
— Tu te fous de moi ou quoi ? Je n’ai pas fait tout ça pour te laisser ici, que ça te plaise ou non !
Elle lui tira dessus avec son pistolet neutralisant. Ne voulant pas voir débarquer tous les révolutionnaires du coin, elle préférait remettre la discussion à plus tard, à l’abri. Plusieurs drones se saisirent du corps de son frère, et elle fila vers sa navette posée non loin de là.
— Tant pis pour ton IA, petit frère. On la désactivera à distance et on t’en fournira une sauvegarde récente.


***


— Bon sang, Mel ! Je ne veux pas de cet héritage ! Je suis le premier à dire qu’il aurait dû te revenir. Phuul aurait pu te le confirmer si je l’avais toujours avec moi.
— C’est ça, la raison de ta fuite ? Ce n’est pas un caprice de star ? Tu ne veux pas prendre la suite de notre oncle ?
Mel n’en revenait pas. Parmi les quelques possibilités auxquelles elle avait songé, à aucun moment elle n’avait imaginé que son frère ne veuille pas du pouvoir.
Ils se trouvaient tous les deux sur le vaisseau les ramenant sur la station. Josh était revenu à lui, fort peu content.
— Mais… mais pourquoi ? C’est un poste en or, c’est une reconnaissance incroyable, et il y a tellement d’avantages. Et puis les factions sont faciles à contenter, tant que tu les brosses dans le sens du poil – sans mauvais jeu de mots…
— Pourquoi ? Tout simplement parce que je suis allergique à ces putains de chats qui représentent les factions ! Qu’est-ce qui a pris à nos ancêtres de foutre sur cette station des délégations de chats mutants en plus des êtres humains ? On aurait dû les laisser à leur rôle de star du web et les oublier sur Terre. Je n’en peux plus de pleurer et de me moucher à chaque fois que je dois en croiser. Alors, bosser avec eux toute la journée comme notre oncle ? Jamais ! Tu m’entends, jamais de la vie ! Je préfère encore retourner chez les révolutionnaires puants.
Mel eut la crise de fou rire la plus monumentale de toute sa vie.
illustratrice, autrice et dynamisatrice (ça rime :D !)

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