Marche silencieuse et brutale - Laurent Noerel

lnoerel
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Marche silencieuse et brutale - Laurent Noerel

Message par lnoerel » sam. 6 juin 2020 12:26

MARCHE SILENCIEUSE ET BRUTALE
Les bars, les restaurants, avaient enfin rouvert.
Bien sûr, les précautions étaient toujours appliquées, certaines chaises restaient vides, les masques étouffaient les conversations. Mais, de nouveau, des appels étaient lancés, des serveurs se déplaçaient, notant les commandes. Et, autour des tables, des plats appétissants s’installaient, offrant, dans la chaleur de cette soirée, de réjouissantes visions, d’enivrants fumets. Se déplaçant sous les peaux, à l’intérieur des veines.
La silhouette se mouvait sans un bruit, évitant les halos des réverbères, s’autorisant de rapides regards sur les terrasses, sur des gorges, des bras et des jambes exposés. Proposant de multiples et riches arômes, ouvrant sa bouche, agitant ses mains. Mais, avec, parfois, de furtives hésitations, il s’éloignait. Contenant sa faim revenue, au souvenir des trois nuits précédentes, cloîtrées dans son refuge, à se remettre, après deux mois de privations, de libations un peu excessives.
Sur les sommations de gouvernants bien zélés, les proies avaient déserté les rues, s’enfermant derrière des murs épais. Cette mesure était sans doute justifiée par la peur d’une soudaine pandémie, mais elle l’avait privé de ses repas de prédilection, l’obligeant à traquer, dans les montagnes environnantes, des bêtes certes nourrissantes mais moins savoureuses. Ces en-cas lui avaient permis de se préserver de la disette, mais ses forces, sa concentration s’en étaient trouvées amoindries et, quatre nuits auparavant, lors d’un premier afflux dans les rues, il s’était laissé dominer par la convoitise, ouvrant dans des ruelles écartées, de nombreuses chairs, se régalant de l’élixir longtemps attendu. Au prix d’une douloureuse ivresse, crispant encore sa mâchoire. Aussi, malgré la nourriture exposée, il s’écartait. Attendant le bon moment, la proie idéale. Repérée durant les nuits solitaires de ce confinement.
Une policière, aperçue au cours d’une patrouille, quelques semaines auparavant. Une femme à la silhouette robuste et harmonieuse, à la volonté affirmée et au bouquet somptueux. Une nourriture d’une rare saveur et, probablement, une future compagne exceptionnelle. Menant, actuellement, avec deux collègues, une nouvelle ronde. Répondant à une alerte.
La silhouette parut se dissoudre parmi les ombres, comme soufflée par le vent léger. Des passants, une seconde frémissaient, sous la sensation d’un brusque courant, avant de reprendre leur progression, leur conversation interrompue. Et, indifférent à leurs frémissements, le chasseur avançait, traversant les avenues, se dirigeant vers l’endroit perçu, la vitrine brisée.
La voiture de police arrêtée, un agent restant au micro pour informer ses supérieurs de l’évolution de la situation. Tandis que ses deux collègues, dont la proie, poursuivaient les voleurs surpris.
Le vampire s’engouffra dans une rue, sur la trace des policiers. Un voleur avait été rattrapé, menotté à un réverbère. Mais son complice fuyait toujours, ayant, dans un dédale manifestement parfaitement connu, séparé les deux patrouilleurs. Sans, toutefois, semer la femme, le harcelant obstinément. Mais sa course, soudain, paraissait s’infléchir, ses jambes perdre de leur vigueur. Pour, comme retenues par des lianes invisibles, s’immobiliser.
Alors il se dressa devant elle, les bras écartés, les crocs découverts.
Une seconde, montrant sa détermination, elle voulut résister, braqua son arme. Mais un frisson l’agita, son regard se troubla, sa main, lentement, se baissa. Et, alors qu’il approchait, elle se cambra, lui présentant son artère. Poussa un soupir en le sentant l’enserrer, enfoncer ses crocs dans sa gorge. Il tressaillit, savourant la brûlante liqueur, plus exquise encore qu’estimée. Les bras de la femme l’enserraient, ses jambes tremblaient contre les siennes, un gémissement plus long écorchait ses lèvres. Ardente invitation, à se repaître davantage, s’emparer de son sang, de ses pensées, de son âme.
Il desserra sa prise, contenant, les ongles entamant ses paumes, son avidité. Il ne devait pas se laisser emporter, tuer immédiatement la proie. D’autres attaques, d’autres instants de semblable extase, étaient nécessaires, pour affirmer son emprise, réaliser la transformation voulue. Quelques nuits de patience encore, et elle pourrait se tenir à ses côtés, compagne de chasse et d’étreintes. Il passa sa main sur la gorge, refermant la blessure, recula dans l’obscurité. Laissant la policière, agenouillée, le souffle hésitant, se relever.
Avant, les secondes ardentes estompées, de récupérer son arme, reprendre la poursuite.
Le vampire se déploya, se livra au vent. Lançant à la nuit son cri de triomphe et d’impatience.
Le déconfinement offrait de magnifiques promesses.

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