[Nouvelle gagnante] Les chatons en boîte sont des sardines dans la matrice - Lalex Andrea

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Lalex
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[Nouvelle gagnante] Les chatons en boîte sont des sardines dans la matrice - Lalex Andrea

Message par Lalex » sam. 6 juin 2020 12:26

(Sujet choisi : Après des années de revendications, la chasse à la licorne est enfin interdite.)



Le sergent Draks fulminait. Il sortait du Tribunal Galactique, qui venait de rendre son verdict. Jusqu’au bout, il avait cru en la Justice. Il avait espéré que son point de vue, et celui de toute sa profession, serait entendu, compris et respecté. Mais non. Des années de campagne médiatique à travers les réseaux planétaires et lunaires pour en arriver là : il aurait dû s’y attendre. Mais il se sentait quand même bafoué. Trahi, même. Oh, bien sûr, il n’était pas au premier rang de ceux qui avaient participé aux débats ! Il ne s’était rendu là que pour soutenir sa hiérarchie dont il partageait les convictions. Cependant, il prenait cette sentence autant à cœur que ceux qui s’étaient battus pour arriver à son contraire.
— Monsieur ? Monsieur ? Un commentaire pour EncelaPrime ? Nos auditeurs veulent savoir ce que la Spatiale pense de ce verdict ?
Draks lança un regard noir à la journaliste qui venait de l’aborder. Vu la couleur de ses cheveux, un vert pétant hautement symbolique et qui agressait le regard, il était sûr qu’elle se délectait du résultat. Il retint de justesse un « aller vous faire foutre » qu’il pouvait se permettre de sortir aux fouilles-merdes lorsqu’il était en manœuvres. Mais il devait garder son sang-froid dans un environnement civil.
— Je ne ferai aucun commentaire. Adressez-vous à ma hiérarchie.
Sa réponse fusa entre ses dents serrées de rage et de colère. Non seulement ils avaient perdu, mais on voulait, en plus, les humilier ? Pourtant, cette chevelue verdâtre serait bien contente de les trouver si son vaisseau était attaqué !
Le militaire quitta l’esplanade à grandes enjambées pour retrouver le confort minimaliste de sa navette. Ainsi donc, les licornes avaient gagné.

Ce nom était donné aux vaisseaux – aux rebuts volants, aurait dit Draks – qui s’étaient développés durant les deux dernières décennies pour répondre à un mouvement populaire qui prônait une « écologie spatiale », une façon plus respectueuse de s’étendre dans le système solaire. Ces engins étaient construits avec les restes des carcasses abandonnées sur Terre ou dans les colonies, mais avec souvent beaucoup d’inventivité en terme d’autonomie énergétique. Des ingénieurs avaient rejoint le mouvement et laissaient libre court à leurs compétences variées. Le but des licornes était de prouver, par l’exemple, que l’humain pouvait s’établir dans l’espace tout en le respectant. Et sans le piller, comme Encelade par exemple, dont la glace était devenue rare, à force d’être utilisée comme eau potable pour les colons de Saturne et de ses lunes. Leur démarche, au-delà de l’écologie et le recyclage systématique, incluait un aspect sociétal : l’autonomie, le coopératif et le nomadisme. Tous les navigants, à bord des licornes, considéraient que cette arche spatiale était leur maison et qu’ils n’avaient plus besoin de s’établir dans un lieu à terre. Ils veillaient les uns aux autres à bord, s’entraidaient entre vaisseaux-licornes, produisaient eux-mêmes de quoi se nourrir et se vêtir. C’est leur approche résolument optimiste, bienveillante et humaniste qui leur avait valu ce surnom. L’image de l’animal mythique se voulait moqueuse de la part de leurs détracteurs ; ils l’avaient au contraire adopté et revendiqué pour en faire un symbole fort.

Bref, ils s’affranchissaient de la société.
Et c’était totalement inacceptable pour la Spatiale, qui veillait à ce que le système solaire reste un endroit sûr, policé et respectueux des lois.
Draks, en passant sur son visage une solution rafraichissante, se souvenait avoir coursé plus d’une fois ces malandrins alors qu’ils pillaient des cimetières militaires de vaisseaux.
— Bon sang ! Ce n’est pas parce que ce sont des rebuts qu’ils appartiennent à tout le monde ! Il y a des technologies dangereuses là-dedans !
Cela faisait partie de la ligne de défense de la Spatiale : expliquer le danger des licornes. Que ce soit d’un point de vue technologique – avec leurs bricolages maison pour une énergie soi-disant propre, mais pour laquelle on n’avait aucun recul – que d’un point de vue social pour tout ce qu’ils défendaient, à la limite de la légalité.
— Je ne pige pas que ce soit trop dur à comprendre pour la Justice, qu’à vivre en marge de la société et des planètes et lunes, il peut y avoir à leur bord n’importe qui – y compris des criminels ! C’est totalement débile de vouloir vivre uniquement dans l’espace… Et comment on les fiche, hein, si on ne peut pas les rattacher à une planète ou à une lune ?
Son second, Wilmer, venait de le rejoindre dans la navette et montrait à peu près la même tête pleine de frustration que le sergent.
— Tu parles d’un verdict, Draks ! Faudra pas venir chouiner lorsqu’une licorne mettra en danger un transport régulier ou un paquebot à cause de sa trajectoire non déposée, hein ! Je comprends pas comment ils ont pu gagner…
— Ouais. Gnagnagna la violence de la Spatiale contre les licornes, c’est inadmissible… C’est pour PROTÉGER VOS CULS ! Ils vont voir, quand les licornes vont pulluler avec ce jugement, le bordel que ça va être.
— Ouais ! Et là, on ne pourra plus les poursuivre et les arraisonner !
— Et les démanteler, surtout ! C’est n’importe quoi ! Comment on fait respecter la loi si on doit laisser ces dangers ambulants parcourir l’espace en étant reconnu comme… attends, Wilmer, c’est quoi le nom, déjà ?
— Je regarde sur ma tablette… voilà. Comme « Zone Autonome Démilitarisée à Vocation Sociétale ». Un nom à coucher dehors. Pourquoi « zone », chef ?
— Parce que ces petits cons veulent aussi établir des stations libres, ils ont anticipé de ne pas être seulement autorisés en tant que vaisseaux…
— C’est une blague ?
— Non, Wilmer, tu ne savais pas ? C’est pour ça que le jugement était aussi important pour la Spatiale. Pour arrêter l’escalade avant qu’il ne soit trop tard. Là, c’est foutu. Ils vont pouvoir créer leur monde parallèle, leurs stations et leurs vaisseaux autonomes, sans s’inclure dans la société et dans ses règles, tout ça.
— Euh… Démilitarisé ? Mais s’il y a des pirates qui les attaquent ?
— C’est là qu’est LA BONNE BLAGUE ! Ce sera à nous, vu que les licornes sont maintenant autorisées par la loi, d’aller sauver leurs fesses ! Eh oui ! « On n’est pas dans le système, mais on profite quand même de lui » !
— Putain, j’ai la haine…

Draks venait de rentrer chez lui, dans son logement de fonction sur Titan. Il était éreinté par cette journée au plus haut point décevante. Sa colère ne l’avait pas quitté.
S’écroulant dans un fauteuil, il se massa les tempes, après avoir avalé d’une traite un verre d’alcool fort. Il se remémora ce que Gladys, la chargée de comm de sa section, lui avait dit juste avant qu’il ne finisse sa journée. « Peut-être que les licornes ne vont pas se développer tant que cela, après tout. Cela reste des individus en marge de la société. Des excentriques, des originaux qui croient en un monde positif, plein de paillettes et de gentillesse. »
— N’importe quoi… Tant de naïveté, et maintenant, ça peut avoir des vaisseaux en toute liberté ! Même pas eu le temps d’en exploser encore un ou deux, pour la forme…

Il allait rejoindre sa couchette lorsque sa tablette vibra pour signaler un appel en visio. Sa fille, la prunelle de ses yeux, faisait ses études sur Mars. Ils ne se voyaient pas souvent, mais il était fier de son parcours scolaire exemplaire qui lui avait permis de rejoindre une prestigieuse université. Il était persuadé qu’elle ferait de grandes choses — espérant vivement que ce serait au sein de la Spatiale.
— Ma chérie ! Cela me fait plaisir ! Tout va bien ?
— Oui, Papa ! En revanche, tu as une tête affreuse… Tu travailles trop, tu sais. Essaye de mieux manger et de moins boire, au moins…
— Oui, oui. Ce n’est pas toujours facile, tu sais. Tu voulais me dire quelque chose ? J’allais me coucher.
— Ha oui, flûte, je ne calcule jamais bien le décalage horaire. Désolée. Bon, je voulais t’annoncer une super nouvelle ! J’ai trouvé mon stage de fin d’études ! Et si tout va bien, cela pourrait se transformer en poste permanent, si je fais mes preuves.
— Et tu les feras, j’en suis sûr ! C’est auprès du Commandant Daarsar, comme je te l’avais recommandé ?
— Hein ? Non, pas dans la Spatiale ! Mon futur directeur de stage attendait le verdict du Tribunal Galactique pour me confirmer tout ça, pour ne pas me mettre dans une situation problématique. Du coup, ça y est ! C’est officiel, je pars vivre sur une licorne la semaine prochaine ! Mon rôle sera d’aider à la construction de leur toute première station autonome ! C’est génial, hein ?
illustratrice, autrice et dynamisatrice (ça rime :D !)

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