Le braconnier_ Aurélie Genêt

Barla
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Le braconnier_ Aurélie Genêt

Message par Barla » sam. 6 juin 2020 12:26

Lev Estir n'avait pas l'intention de respecter la loi. Durant sa longue vie de ce que certains auraient appelé « homme des bois », « ermite », « marginal » ou « fou », il ne s'était jamais encombré de ce genre de détail.
Mais il savait que la prudence était de mise. Les gens d'armes le connaissaient un peu trop bien. Pas plus tard que la semaine passée, il s'était encore fait coincer alors qu'il poussait son cheval au galop sur une voie limitée au trot. Les bourgeois n'avaient pas apprécié de voir son étalon alezan zigzaguer entre leurs chariots de denrées et de bien précieux et avaient appelé la garde mobile. Il s’en était tiré avec une belle amende et ce n’était qu’ensuite que le digne représentant des forces de l’ordre s’était enquis :
— Eh, mais c’est pas toi qu’on a arrêté le mois dernier, saoul comme un cochon au sortir de la taverne, en train d’insulter les passants ?
Lev avait confirmé avec une certaine fierté. L’autre avait alors été clair : une nouvelle incartade, et c’était le cul-de-basse-fosse. Et Lev n’avait pas vraiment envie de finir sa vie dans un trou puant, au milieu des criminels assez bêtes pour se faire pincer.
Seulement, il ne s’attendait pas à cette nouvelle : le roi Miren II de Coresburg avait purement et simplement interdit la chasse à la licorne. Et cela, tout le monde le savait, parce qu’il avait cédé, une fois de plus, aux caprices de sa fille, la princesse Arelda, et de son petit groupe d’illuminés qui prétendaient que toutes les espèces, même magiques, avaient le droit de vivre en paix. C’était un comble, on interdisait la profession de mage depuis des siècles, les sorciers devaient exercer dans la clandestinité sous prétexte qu’utiliser des sorts représentait un danger pour la société, et voilà qu’on protégeait des créatures incontrôlables dont la magie était l’essence même ! Si ça continuait à ce train-là, bientôt, on interdirait même le déterrage et la destruction des œufs de dragons.
Lev frémit à cette idée. La chasse constituait son principal passe-temps, sa passion, mais aussi sa façon de se nourrir et de gagner sa vie. Il vendait en douce des griffes de manticore ou des peaux de chimère pour leurs propriétés médicinales supposées. Sans cela, comment pourrait-il continuer à se payer des pintes à la taverne ? Il avait beau vivre au milieu des bois, dans une cabane faite de ses mains, avec pour seule compagnie, son cheval, son chien, et un alicanto, importé de terres lointaines, qu’il essayait de domestiquer depuis des années en vain, il n’en avait pas moins besoin, parfois, de se mêler à la société des hommes. Et pour cela, rien ne valait quelques bonnes pièces d’or.
Et on interdisait la chasse à la licorne ! L’objectif suprême de tout chasseur qui se respecte ! Qui n’avait jamais rêvé de ramener le trophée parmi les trophées, l’aboutissement de toute une vie de traque, la corne de licorne et ses pouvoirs sans commune mesure ? On disait que celui qui en possédait une ne souffrait plus d’aucune maladie, guérissait de tous les maux et blessures. Il se chuchotait même qu’elle apportait la vie éternelle.
Mais sur ce point, impossible de vérifier. Personne n’avait vu de licorne depuis des siècles. L’animal était aussi malin que timide. Nombreux étaient ceux qui s’étaient lancé sur ses traces, c’était même devenu un vrai symbole national. Des chasseurs fortunés en mal d’émotion venaient de tout le continent dans les forêts de Coresburg à la recherche de l’animal mythique. Et il arrivait souvent à Lev d’arrondir ses fins de mois en leur servant de guide, même s’il se gardait bien de les mener dans les endroits qu’il pensait propices à abriter la bête. Cette activité supplémentaire lui était désormais interdite également.
Depuis des années, il suivait le débat. Les défenseurs des licornes prétendaient que, si on n’en voyait pas, c’était qu’elles étaient en voie de disparition. Ce serait donc d’une stupidité sans nom et d’un cruel irrespect envers la nature,de tuer celles qui survivaient encore. Maintes fois, en ville, Lev les avaient vu défiler devant le palais royal, la princesse à leur tête, en scandant des refrains anti-chasse et en brandissant des panneaux aux devises douteuses. Ces freluquets de citadins qui ne connaissaient rien aux créatures des forêts ! Ils avaient oublié leurs traditions, leurs ancêtres, ce qui avaient fait la grandeur de leur pays.
Lev se moquait bien que les licornes cessent d’exister pourvu que lui en abatte une et ramène une de ces fichues cornes. Il était vieux, maintenant. Ses rhumatismes rendaient ses endormissements difficiles et ses réveils plus difficiles encore. Sa traque passionnée n’était plus seulement un divertissement ou un espoir de richesse, c’était une nécessité.

Il avait donc décidé de jouer le tout pour le tout. Cette fois, fini de plaisanter, il n’était plus là pour se distraire. Il devait profiter de ce que les brigades anti-chasse, qui devaient se déployer dès le mois prochain, n’étaient pas encore en place. Heureusement que les lois mettaient toujours un temps fou à être concrètement appliquées. Il trouverait une licorne et ne rentrerait as tant que ce ne serait pas fait, ça mettrait le temps qu’il faudrait.
L’étalon alezan, chargé de gourdes, de besaces et d’armes, piaffait déjà devant la cabane. Le chien, assis, muscles tendues, queue dressée, attendait avec impatience que son maître donne le signal du départ. L’alicanto, trop mal dressé encore, avait été relâché. Inutile qu’il meure de faim dans sa cage en attendant un retour tardif. Lev n’était pas un monstre.
L’homme sauta à cheval. Il se sentait tout ragaillardi par sa décision. S’il y avait une seule personne capable de trouver ces maudites licornes dans le pays, c’était lui. Et si, jusqu’alors il avait pris cette chasse un peu à la légère, comme tout le monde car en vérité, beaucoup doutaient que les licornes existent encore, le vote de la loi anti-chasse avait accru sa détermination.
L’ai était tiède, un vrai temps de printemps. Un petite brise faisait frémir les feuillages nouveaux et une odeur fleurie embaumait la forêt.
L’étalon cheminait en silence le long des sentes bordées d’aubépines. C’était si agréable que Lev sifflotait de concert avec les oiseaux cachés dans les branches. Il passa dans ses coins habituels, mais, bien sûr, n’y trouva rien d’autre que du gibier fort banal.
Il s’enfonça plus avant, la où la forêt se resserrait, où la lumière se faisait plus chiche et où les bêtes banales cédaient la place à des créatures plus discrètes et plus dangereuses, proies de chasseurs aguerris uniquement. La plupart des notables qui prétendaient attraper une licorne ne venaient même pas jusque-là. Ils n’aimaient pas le froid qui soudain les saisissait, le vent, plus vif qui faisait gémir les frondaisons, les murmures indéfinissables qui s’élevaient des fourrés épais. Cette ambiance n’effrayait pas Lev. C’était là qu’il venait chercher basilics ou capricornes. Il n’y venait pas souvent, juste quand il avait vraiment besoin d’argent. Il connaissait le danger. Cette fois, plus aucun chemin ne se dessinait dans la végétation, et son cheval progressait lentement entre les ronces et les rochers aigus qui, parfois, déchiraient le sol irrégulier. Le chien gronda, poil hérissé, quand ils passèrent non loin d’une grotte où Lev avait un jour déniché trois beaux œufs de dragon après avoir occis la mère. Il fallait se hâter, le père vivait peut-être encore dans les environs.
Le chasseur arriva à une rivière qui offrait un gué commode. Il ne s’était jamais aventuré aussi loin. Comme out le monde, il évitait de passer la nuit dans la forêt. Au-delà de l’onde, le bois partait à l’attaque d’une pente abrupte. Lev décida de camper là, près de l’eau qui créait une trouée au milieu de la sylve. La lune, déjà levée alors qu’un soleil ardent embrasait encore le ciel, promettait un éclairage bienvenu pour la nuit. Le feu qu’il alluma repousserait les bêtes.
Il dormit peu, l’oreille aux aguets, les aboiements du chien ou l’agitation de cheval le réveillant souvent. Enfin, le matin survint sans incident notable autre que des bruits ou des ombres.
Après le gué, la forêt changeait encore. Cette fois, elle devenait tout à fait obscure. À peine, de loin en loin, un rayon timide perçait-il les frondaisons épaisses. Autour de l’homme, les troncs se resserraient, noueux, noirs. Les roches n’offraient qu’un décor torturé où tout devenait la possible cachette de quelque prédateur. Un grondement sourd s’échappait en permanence de la gorge du chien. L’étalon devenait nerveux, de moins en moins contrôlable. Un panneau de guingois, planté là depuis des lustres – quel serviteur zélé du gouvernement était-il venu un jour jusqu’en ces terres hostiles pour installer cette signalisation ? – indiquait : « Attention, forêt maudite. Passage interdit ». N’importe qui aurait dit à Lev qu’il était absurde de franchir cette limite. Les licornes étaient des créatures de lumière, elles ne pouvaient vivre dans les ténèbres. Personne n’aurait fait la bêtise d’aller les chercher là.
Pourtant, Lev était convaincu que s’il s’en cachait quelque part, c’était bien au-delà de cette frontière puisqu’il n’y en avait nulle part ailleurs.
Le chasseur prit soin de garder la même direction. Ce n’était pas facile, il ne pouvait plus consulter le ciel pour s’orienter. Il lui fallait à tout pris éviter les détours et les changements de direction, sans quoi il s’égarerait et ne pourrait plus retourner sur ses pas.
Il devait avoir laborieusement parcouru une lieu après le panneau quand il entendit le hurlement. Un cri déchirant, inhumain, qui lui retourna les entrailles en plus de lui vriller les oreilles. Son cheval se cabra, terrifié, puis s’élança dans un galop effréné. Lev, incapable de le calmer, voyait défiler les arbres noirs, autour de lui. À deux reprises, il crut même voir passer derrière la végétations des ombres gigantesques. Puis, alors que l’équilibre du cavalier était déjà précaire, l’étalon arrêta net sa course. Si net même, que Lev en fut désarçonné. Il passa cul par dessus terre et atterrit dans les épineux.
— Bon sang de cheval, grogna-t-il en se relevant péniblement, écorché de toute part.
Mais de cheval, il n’y avait plus. L’étalon avait fui. Plus de chien non plus, ce dernier n’avait pas suivi la course folle. Lev pesta encore. Tout son corps était douloureux. Il n’avait cependant rien de cassé et pouvait marcher. Marcher pour aller où ? Il n’avait plus aucune idée d’où il se trouvait. Tous ses repères étaient perdus.
Boitillant, il avança au hasard. Dans l’obscurité froide des sous-bois, un mugissement continu chantait des légendes mortes. Une menace, vivante, palpable, planait. Dans les ténèbres végétales des yeux rouges comme des flammes s’allumaient pour s’éteindre aussitôt et réapparaître un peu plus loin. Lev frémit. Même face au dragon, il n’avait jamais senti la peur. Mais ici, il y avait autre chose, une chose sortie du fond des âges, un chose qui n’avait que faire des défenseurs de la natures, des braconniers ou de n’importe quel humain.
Enfin, tirant la jambe, perclus, affamé, épuisé, effrayé, sentant derrière lui cette présence infâme, Lev atteignit une clairière. Au-dessus de lui, le ciel était anthracite, étonnamment vide, comme s’il absorbait toute lumière. Soulagé de ne plus être au milieu de la végétation et de retrouver un peu de visibilité, Lev se s’adossa à un arbre et sortit une bonne épée, prêt à en découdre. Et il les vit. Les licornes. Il n’y en avait pas une, ni deux, ni dix, mais un nombre incroyable qui sortait de partout. Elle surgissait entre les arbres et les roches noires, leurs longues crinières soulevées par le vent glacé, dressant leurs cornes scintillantes vers le ciel vide.
Elles n’étaient pas vraiment comme on les représentait, eut le temps de penser le braconnier. Non, vraiment pas. Il était presque sûr que la princesse n’en aurait pas interdit la chasse si elle avait vu leur mufle sanguinolent, leurs dents comme des poignards et le mal abyssal dans leur yeux. Et dire que c’était lui qui était venu lui-même à leur rencontre. Des larmes coulèrent sur ses joues alors qu’il lâchait son épée inutile. Des centaines de licornes affamées fondirent sur lui.

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