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L'herbe à songe

Publié : sam. 6 juin 2020 12:28
par Gnucki
Terhunbad ne décolère pas. Après toutes ces années, ces satanés elfes des bois ont réussi à obtenir du Grand Conseil que ces parasites, ces mangeuses d’herbe à songe soient protégées. Selon le décret, plus personne n’a le droit d’attenter à la vie ou même d’effrayer une licorne, et ce, quelque soit leur activité, aussi nuisible puisse-t-elle être.
L’elfe des pairies imagine déjà un troupeau d’équidés brillants brouter son champ d’herbe à songe à loisir, dévorer sa précieuse production avec plaisir. Il ne peut accepter cela ! S’il le faut, il se défendra, il éliminera cette vermine coûte que coûte, vaille que vaille. Ce ne sont pas ces privilégiés de la capitale, qui se délectent de son herbe sans savoir comment elle est fabriquée, qui lui imposeront leurs règles dénuées de jugeote.
Déjà qu’il doit gérer une recrudescence incompréhensible et inquiétante de la présence trolle en provenance de la forêt. Ce n’est pas pour s’en rajouter en faisant des délicatesses à ces trublionnes cornues.
Excédé, Terhunbad s’empare de son arc et de son carquois.
— Papa va se dégourdir les jambes. Tu restes bien à l’intérieur, Piniline, d’accord ?
Un sourire muet acquiesce à son ordre. Satisfait, il sort et traverse son champ en direction des arbres. Il va leur montrer à ces citadins qu’il ne se soumettra pas si facilement. Deux ou trois têtes de licornes sur leur parvis devrait leur remettre les points sur les i !
L’elfe accroche son arme dans son dos et se met à courir. Les racines défilent sous ses bonds furibonds. Ses yeux scrutent le moindre interstices entre les troncs. Cependant, après plusieurs heures, il doit se rendre à l’évidence : il ne pourra pas épancher sa haine aujourd’hui. Aucune trace de licorne. Pas même une empreinte de sabot, une feuille grignotée. C’est vrai que maintenant qu’il y pense, cela fait un petit moment qu’il n’en a pas même aperçu l’ombre d’une corne. Oui, et bien que ça ne leur reprenne pas de venir dans le coin !
Cette longue course lui a permis de se détendre. Une douce lassitude l’envahit maintenant. Une petite sieste à l’ombre des frondaisons avant de rentrer ne lui ferait pas de mal. Il repère une jonction de branches acceptable, se hisse et s’allonge.

*

Une vibration réveille Terhunbad en sursaut. Il dégaine son arme par réflexe et cherche le danger. Un troll ! Il bande l’arc au maximum et vise. Non ! Deux… trois… quatre trolls. Ils se dirigent en direction de sa demeure. Concentré sur la course des créatures, une seconde vibration manque de le faire chuter. Un autre de ces monstres est au pied de son arbre et en frappe la base avec sa massue de bois et de pierre mal fichue.
Piniline !
L’elfe panique. Il doit se lancer à leur poursuite tout de suite s’il veut avoir une chance de les intercepter. Cependant, dans son malheur, il a choisi un arbre isolé qui ne lui offre pas de moyen de fuite par les airs. Il n’a pas le choix : il doit se débarrasser de son assiégeant pour pouvoir passer. Enfourchant fermement une branche au dessus du troll, il se laisse glisser, jusqu’à se retrouver la tête en bas. Son arc décoche une flèche un instant plus tard. Une autre avant que le troll n’est le temps d’éructer sa douleur. L’elfe jette sa précieuse arme et se lâche sur son assaillant. Dans un mouvement souple, il saisit son poignard de chasse. Au moment où il atteint la bête, un puissant coup de tête l’accueille et il voltige dans les feuilles mortes. Incapable de respirer il roule sur le sol, aveugle. Il s’attend à tout moment à recevoir un coup de masse fatal. La terreur l’étreint.
Piniline !
Terhunbad serre les dents et se relève, prêt à vendre chèrement sa vie. Perdu, il jette un regard alentour. Le troll gît le poignard de chasse planter dans le cou. Un flot de sang bleuâtre s’échappe en spasmes de la blessure. L’elfe ne prend pas le temps de souffler, son cerveau lui intime l’ordre de se remettre en route immédiatement. Il ramasse ses armes et s’élance.
Il a déjà pris trop de retard, il le sait. D’autant qu’il a été blessé lors du choc avec la tête du troll. Son équilibre précaire l’empêche d’atteindre sa vitesse optimale. Au bord de la rupture, il manque de dégringoler à plusieurs reprises.
Soudain, l’horizon s’éclaircit, la lisière de la forêt est en vue. Son cœur est au bord de l’explosion. Il n’a pas rattrapé la bande, ne les voit même pas. Leurs traces de destructions mènent droit vers son champ.
Quand il débouche enfin des arbres, une vision d’horreur lui apparaît. Contre ses directives Piniline est sortit. Elle tient dans ses petites mains maladroites l’arc qu’il lui a fabriqué pour son troisième anniversaire. Les trolls lui font face, menaçants. Jamais Terhunbad ne pourrait les abattre tous avant l’inconcevable. Même libre de ses mouvements et de la contrainte de devoir protéger sa fille, il serait en mauvaise posture contre quatre créatures de cette taille.
Un des monstres lève sa masse souche, prêt à l’abattre sur le petit être sans défense. Piniline mime le décochage d’une flèche. C’est fini.
C’est alors qu’une lumière aveuglante derrière la fillette oblige les trolls à détourner le regard. Terhunbad plisse les yeux et en profite pour viser le bras de l’agresseur. La masse s’écrase. L’éclat s’intensifie encore. Ne pouvant en supporter d’avantage, les monstres s’enfuient de manière désordonnée. L’elfe accourt, s’enfonce dans la clarté. Soudain, celle-ci reflue. Terhunbad découvre Piniline en train de rire aux éclats en tentant de soulever l’arme abandonnée du troll.
Des larmes embuent ses yeux. Relevant la tête, il voit, à travers, la licorne s’avancer vers eux en ébrouant sa crinière.

*

Terhunbad caresse la tête de Piniline. Les licornes paissent paisiblement l’herbe à songe. Il ne sait pas pourquoi, mais, depuis quelques temps, un grand poids a disparu de ses épaules.