Les territoires perdus de la République (par Greta Hiset)

Orwellix
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Les territoires perdus de la République (par Greta Hiset)

Message par Orwellix » sam. 6 juin 2020 12:29

Les territoires perdus de la République

Perché sur une poutre du hangar désaffecté servant de salle de conseil, Donovan Blood ne décollerait pas. Un filet de salive mousseuse coulait de ses lèvres blanches comme de l’albâtre, signe de faim impérieuse.

— Cela devient intolérable, j'attends des propositions. Les humains sont calfeutrés, aucun de nous ne peut rentrer chez eux, c’est la débâcle.
Un silence gêné fit écho à l’injonction. Personne ne pipait mot. Les vampires de l’association francilienne « Sang Neuf » échangeaient des regards injectés de sang, chacun espérant que le voisin imagine la solution miracle.

— Il faut prendre contact avec les représentants des lycanthropes, je sais que ce n’est pas l’amour fou entre nous, mais c’est peut-être le moment de mettre nos bisbilles de côté.

Karen Plakette, l’une des vampiresses les plus âgées, se dévoua pour dire à voix haute ce qui résonnait dans tous les esprits. Tous les regards se tournèrent anxieusement vers Donovan, dans l’espoir que celui-ci ne balaie pas l’idée d’un revers de manche.

— On va mendier ? répondit Donovan d’une voix crispée. Tu veux leur dérouler le tapis rouge pour qu’ils nous humilient ?
— Seuls les loups-garous peuvent obliger les humains à sortir de chez eux. Nous, on a consommé tous les occupants des maisons dans lesquelles on avait accès. Les gens sont bouclés, toi-même tu as essayé de te faire inviter sans succès. Les choix sont réduits.
— Que peut-on leur proposer en échange ? questionna le président de Sang Neuf. Je sens venir l’humiliation.
— Un nouveau partage de la petite couronne ? proposa Karen prudemment.
— Je suis las et affamé, comme vous autres. Fais pour le mieux, Karen. Quelle déchéance ! Pas la peine de prendre langue avec ces abrutis de zombies, ils ne te répondront pas puisque ils ne sont même pas capables d’articuler deux mots.

Ce trait d’humour incertain soulagea l’assemblée, Donovan avait donné son feu vert pour des négociations avec l’ennemi juré. Cette situation d’infériorité contrariait tout le monde, mais mieux valait un mauvais compromis que de mourir de soif. Karen Plakette se mit en route dans les rues désertées de la banlieue parisienne pour rencontrer son homologue Gaspard Demarché, le vétéran lycan qui ne quittait sa masure que les soirs de pleine lune. Celui-ci accueillit fraîchement la vampiresse, conscient de sa position de force.

— à la bonne heure ! s’écria le loup-garou. Et vous croyez que ça va se faire si facilement ?
— Rappelez-vous toutes les concessions auxquelles nous sommes prêts, rétorqua karen dans un souci de parvenir à un accord.
— Je vais essayer de convaincre mes camarades, Karen. Je vous aime bien, on se connaît depuis des lustres. Dommage que Blood soit aussi intransigeant en temps normal, ces rivalités ont porté préjudice à nos deux communautés. Vous avez sans vergogne réduit nos territoires pendant des siècles, mais aujourd’hui vous venez nous boire dans la patte… ironie du confinement.

*
Dans la cour du palais de l’Elysée, le président Marcaux, surnommé marcorona, dansait d’un pied sur l’autre, dans une attitude de frayeur absolue. Gaspard Demarché le tenait fermement par l’épaule et le secouait comme un prunier. Une horde menaçante l’entourait. Les gardes affectés à la protection des lieux avaient pris la poudre d’escampette, ravis de laisser le locataire aux pattes des loups. Les huissiers et autres personnels dédiés au bien être du dictateur en herbe s’étaient également carapatés, le laissant seul face à son destin. Ses manières de mignon tout affolé provoquèrent le rire méchant de karen, qui se tenait un peu à l’écart du groupe.

— Maintenant tu vas décréter le déconfinement, compris ? lui intima Gaspard.
— Mais les manifestations vont recommencer. Rendez-vous compte… les gilets jaunes, les infirmières, les avocats ! tenta le président sur les dents.
— Tu préfères te faire sucer l’hémoglobine par la vénérable Karen ici présente ?
— Non, mais les gens de rien vont recommencer à brailler sous mes fenêtres, alors qu’il suffit de traverser la rue pour trouver du boulot.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? intervint Karen, intriguée par les propos oiseux du petit personnage.
— Il nous explique qu’il avait décrété l’enfermement général pour continuer à se gaver tranquillement de homards aux frais de la princesse. Mais ça va changer, n’est-ce pas Monsieur le Président des sans-dents ?
— Absolument, fort bien, carte verte sur tout le territoire, concéda le pleutre qui gouvernait la France.

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