Faire comme Grande Soeur - Marc Séfaris

Marc Séfaris
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Faire comme Grande Soeur - Marc Séfaris

Message par Marc Séfaris » sam. 6 juin 2020 12:29

Thème : Dimanche matin, toute la famille est prête pour le pique-nique


Faire comme Grande Soeur


— Debout les rêvasseurs ! Il est temps de se lever ! C'est le grand jour !
Les volets claquent joyeusement, laissant pénétrer la grisaille d'un nouveau matin. Musaï ouvre un œil. Les autres enfants, encore assommés de sommeil, couchés pêle-mêle sous la couverture unique, grognent, peu convaincus. Même les coups de langue de Molly ne les sortent pas de leur léthargie. Il faut que Mère prononce le mot magique, « dimanche », et ajoute la délicieuse expression, « pique-nique », pour qu'enfin la marmaille dresse l'oreille. D'abord incrédules, ils se répètent les mots maternels, les soupèsent, se les font passer avec une excitation croissante. Quand l'idée est enfin sur toutes les bouches, alors là, les petits paresseux se réveillent tout de bon. Et de quelle manière ! Ils jaillissent de leur grabat comme des diables hors de leur boîte.
Depuis quand on n'est pas allé pique-niquer en famille ? Oh, ça fait bien cinq cents jours, depuis que Grande Soeur... Un voile de tristesse passe dans le regard de Musaï, qu'elle chasse d'un mouvement de main. Le pique-nique du dimanche, c'est sacré, ne gâchons pas ce plaisir si rare ! C'est bien simple : toutes ces saisons à vivoter dans la maison, à colmater les brèches, à cultiver les plantes d'ombres et à veiller sur l'élevage de rats au sous-sol, on avait fini par croire qu'il n'y aurait plus jamais de dimanche, que dimanche avait purement et simplement disparu, avec tout le reste. C'était sans compter Mère. Mère, sans rien dire à personne, a tout organisé, a tout prévu. Une vraie magicienne : capable de faire resurgir dimanche que l'on croyait aboli, enfui au loin !
Père ne dit rien, Père ne dit jamais rien. Il a perdu la parole quand Grande Soeur... Ce n'est pas grave : Mère parle et rit pour deux. C'est dimanche, c'est le jour du pique-nique, c'est jour de fête, et personne ne le gâchera. Allez ! On s'active, on place délicatement dans le caisson métallique les tartines de blattes et les rillettes de rats, enveloppées dans des feuilles de salade grise.
— Non ! Pas touche minouche !
Mère veille à ce que les enfants ne se ruent pas sur la nourriture avant même le départ. Elle les repousse gentiment, elle sait bien qu'ils salivent, les petits ogres. Un festin pareil, tu penses ! Molly n'est pas en reste : sa queue frétille sans arrêt, bam bam bam, elle tambourine sur les jambes et les murs, une vraie tempête de joie. Pauvre Molly ! On ne l'emmènera pas au pique-nique, Mère a dit que ce ne serait pas raisonnable. Les frères et les sœurs sont fébriles eux aussi, ils poussent de petits cris, se chamaillent au moment d'enfiler les masques, les cagoules, les imperméables, les bottes en caoutchouc. C'est tellement normal ! Musaï aussi, à leur âge, était tout excitée quand on partait pique-niquer le dimanche. Mais Musaï est une grande aujourd'hui, elle est raisonnable. Et même si elle partage l'euphorie familiale, une part d'elle se contracte et s'attriste – le souvenir de Grande Soeur qui, un dimanche... Dernière vérification pour être sûrs qu'il n'y aura pas un centimètre de peau apparent. Et c'est parti pour le pique-nique du dimanche !

Père, toujours sans un mot, entrouvre la porte qui donne sur le jardin. Les enfants se glissent à sa suite, et ils gloussent, et ils poussent des oh ! et des ah ! lorsqu'ils redécouvrent le grand air, les nuages bas, la carcasse de la voiture, le grillage rouillé. Mère ferme la marche. Le brouillard empêche de voir le soleil, mais quelle importance ? Malgré les recommandations, Petit Frère ne peut pas s'empêcher de shooter dans une boîte de conserve, provoquant un nuage gris, et les petites sœurs improvisent une ronde sous les cendres qui tombent doucement. On s'installe sur des souches noires ; il y avait des cèdres autrefois au centre du jardin, c'est difficile à croire. Les arbres sont une histoire de plus, de celles que Mère chuchote le samedi soir pour endormir les enfants, et pour que le réveil du lundi soit moins amer. Mais aujourd'hui, dimanche s'est faufilé dans le cortège pesants des jours, alors pas de mauvais esprit : les souches sont des trônes princiers, le grillage un rempart, la voiture calcinée un carrosse qui attend son attelage, les cendres des flocons facétieux, un peu sales comme le sont toujours les enfants, à trop chahuter dans la boue. Et somptueux sont les mets qui passent de mains en mains. Mère fait un signe. On attend son autorisation. Elle baisse son foulard, avale une goulée d'air, grimace à peine. C'est bon ! Elle ne s'était donc pas trompée dans ses calculs savants, on est bien dimanche – le seul jour où on peut respirer et rire dans le jardin. A présent, on dévore à belles dents les tartines et les rillettes, on s'amuse à voir la forme d'un rhinocéros dans les nuages bas, on bavarde sans arrière-pensée. Sauf Père, qui ne dit rien, mais qui sourit, à sa façon.

Musaï, elle, tourne la tête vers le grillage rouillé, cet entrelacement de lianes de métal qui émerge du brouillard. En plissant les yeux, elle retrouve la brèche par où Grande Soeur... Quelque chose en elle se resserre de nouveau, et son cœur se met à battre vite, très vite. Elle sait qu'elle ne devrait pas le faire, mais elle le fait. C'est comme un appel. Musaï marche à pas lents vers l'ouverture étroite du grillage, qui est comme une porte, et une bouche, et une blessure. Les appels de Mère n'y changent rien. Dans son dos, Musaï entend les pas de Père. Il voudrait l'arrêter, comme il avait voulu arrêter Grande Soeur – et il n'osera pas, cette fois encore, aller au-delà du grillage. Le pied de Musaï a franchi la frontière. Elle se trouve dans le jardin des Lanson, qui ressemble étrangement à leur propre jardin. Jusqu'où Grande Soeur était-elle allée, où donc l'avaient portée son envie, sa tristesse, sa curiosité, sa fièvre ? Peut-être plus loin encore, au-delà du jardin des Lanson ?
Soudain, Musaï se fige. Son pied vient de heurter un os, des os, une cage thoracique qui émerge des cendres. Grande Soeur ? Non, non. Il y a d'autres reliques humaines tout autour. Ce sont les Lanson au grand complet. Un jour, ils ont dû vouloir faire un pique-nique en famille, eux aussi. Et ce n'était sans doute pas le bon jour pour ça, pas un dimanche. Musaï essaye de scruter le lointain – la palissade des Lanson. Dans le brouillard, il lui semble qu'une forme basse s'agite. C'est animal, ça grogne, ça renifle, ça cherche sa pitance. Deux autres formes trapues apparaissent, et une troisième, toutes tapies derrière la palissade, toutes prêtes à bondir. Alors Musaï retient sa respiration et se baisse lentement, tout lentement. Elle ramasse quelque chose et recule, accroupie, les yeux rivés sur la palissade des chiens errants.

A son retour, Père l'a prise dans ses bras, en étouffant ses pleurs, et Mère l'a à peine grondée. Musaï a expliqué qu'elle était allée chercher un os pour Molly. De fait, elle en a rapporté un beau – un os de Lanson, mais ça ne devrait pas gêner Molly, elle n'est pas difficile. La petite famille rentre à la maison avant la venue du vent. Que d'aventures ! Les enfants ont pris des couleurs, Musaï a fait une grosse frayeur à tout le monde, mais en fin de compte, personne n'est mort pendant le pique-nique. Ah, on s'en souviendra longtemps, de ce dimanche ! Vivement le prochain !

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