Si c'est gratuit...

Joe Cornellas
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Message par Joe Cornellas » sam. 6 juin 2020 12:31

Thème choisi : Après des années de revendications, la chasse à la licorne est enfin interdite


Si c’est gratuit


De rage, Lunéon d’Asgaard arracha l’annonce impériale placardée sur le mur de la maison du bourgmestre. Après des années, ces foutus Askéloniens avaient enfin obtenu l’interdiction de la chasse à la licorne, sans doute pour faire monter le cours des cornes qu’ils avaient indûmant pillée lors de leur conquête des Terres Médianes. Le nouveau bailli y avait probablement vu une méthode pour affirmer son autorité sur le pays et, ainsi, rompre avec les traditions ancestrales des populations d’Amlys. Contrairement à ce que pouvaient penser ces puritains de colons, la chasse était bien mieux encadrée avant la parution de leur décret, car ce ne seraient pas les garde-chasses ignares, formés sur le tas, qui pourraient interdire l’accès au sanctuaire sacré. La braconne allait fleurir et faire des ravages.
Arian Fitz Asgaard observait son père d’un œil boudeur. De toute la fratrie, il était le seul à avoir échoué au rituel de la corne, malgré ses multiples tentatives. Avec cet interdit, il ne deviendrait jamais un Homme et demeurerait à jamais un Fitz. Aussi, quand son père se tourna vers lui et lui posa une main sur l’épaule, Arian n’en perçut que la déception, appuyée d’un soupir dont il ne comprit pas le sens. Où plutôt, dont il comprit le sens à travers le filtre de ses propres angoisses : ce petit haussement d’épaule du père, son soupir las, ne pouvaient que marquer l’immense amertume d’un Homme Véritable face à l’incapacité d’un fils qui ne serait jamais à la hauteur de son nom.
Arian se détourna et fila à la taverne ruminer de sombres pensées. Les discussions bruissaient, ponctuées de harangues virulentes contre les lois des envahisseurs. Tout le monde oubliait la paix retrouvée et la prospérité des vingt dernières années. Il n’était plus question que de désobéissance et de lutte.
Sans qu’il l’ait entendu approcher, un homme se glissa à la table où Arian avalait sa bière moins amère que son cœur.
• Tu es Fitz ? murmura l’homme, en qui il reconnut Dentos Dree, le maître de l’auberge de la Réserve. Celui qui, jusqu’alors, possédait l’un des monopoles les plus juteux d’exploitation des droits de chasse.
Arian lui adressa un regard désabusé.
• Tu n’es pas seul, petit, dit-il en posant une main chaleureuse sur son bras. Mais la vie continue. Les traditions ne meurent pas. J’étais là, le jour où tu as failli lors de l’épreuve.
À l’évocation de son échec face à la licorne blessée, celle qu’il avait laissée échapper en faisant dans ses braies, ses lèvres se pincèrent. Qu’avait vu Dentos ? Que savait-il de sa honte, de son horreur de tuer une bête aussi belle. Il ne l’avait avoué à personne, ce n’était pas la peur de l’animal qui l’avait fait oublier sa vessie. Non, c’était sa peur de ce que dirait son père en le voyant revenir sans sa corne.
• Écoute, reprit le maître aubergiste, sois demain, avant la nuit, au lieu-dit de la Cascade des morts, route des Nuées. D’autres Fitz seront là aussi. Il ne sera pas dit qu’un Homme laissera une génération entière demeurer dans l’ombre.
Arian sentit son cœur accélérer. Le sourire et la poigne sur son bras l’encourageaient. Une occasion unique de devenir un Homme, fils, semblait dire le clin d’oeil comploteur de Dentos.
• Combien ? demanda Fitz avec crainte.
Dentos leva les mains devant lui en un geste indigné.
• Tu me connais bien mal ! Sois ponctuel ! fit-il en relevant sa capuche pour filer en glissant entre les clients avinés de la taverne.

À travers les perles glacées qui s’échappaient en rideau de la cascade, Arian pouvait dénombrer cinq jeunes hommes. Tous encapuchonnés, armés du traditionnel arc en ivoire de licorne. Il en reconnut trois mais, comme eux, inquiet et honteux, il préféra garder le silence et remonter sa capuche sur sa tête.
Devancé par la lueur tremblante de sa lanterne, un vieux fusil à silex impérial sous le bras, Dentos émergea de la brume.
• Allons, jeunes Hommes ! Nous avons une heure de route avant d’arriver au chemin de traverse. La lune est pleine ce soir, nous pourrons nous passer de la lanterne et tromper plus facilement la vigilance des garde-chasses.
Arian sentit un frisson lui parcourir l’échine. Son œil se riva à celui argenté qui montait doucement à l’horizon. Pleine lune, nuit des fauves et des changeformes. Il hésita.
• Alors ? le poussa un des volontaires à l’épreuve interdite.
Il serra son arc et s’engagea à la suite du groupe. Il n’y avait pas à réfléchir, c’était le moment de prouver qu’il était un Homme.
Les braconniers glissèrent dans la nuit, sous le regard éclatant de l’astre nocturne, laissant échapper des panaches de buée dans l’air glacé des sous-bois.
Après une heure de randonnée silencieuse, ils débouchèrent dans une prairie ornée de pierres dressées. Approchant de la pierre centrale, gravée de glyphes ancestraux qui luisaient d’un feu sacré, Dentos murmura :
• Allez, les Hommes. Vous connaissez le rituel. Désormais, c’est chacun pour soi. Je vous attendrai ici à l’aube.
Il posa son fusil contre la pierre et tira une pipe de sa gibecière. Après des échanges de regards inquiets ou excités, les candidats s’éparpillèrent aux quatre coins de la clairière, disparaissant rapidement sous le couvert des arbres millénaires. Arian hésita encore. Un autre semblait encore plus indécis que lui, plié sous sa cape humide.
• Allons, les gars, ne perdez pas de temps, les admonesta Dentos.
L’autre haussa les épaules et tourna son regard vers Arian. Il reçut un choc. Une… fille ! Jamais il n’avait entendu dire qu’une femme pouvait devenir un Homme.
• Me regarde pas comme une bête, cracha-t-elle, ses magnifiques yeux bleus illuminés d’un feu interne. Je vais te montrer qu’une fille fait un meilleur Homme que toi.
Piqué, Arian hocha la tête et tourna les talons. Qui était cette jeune impudente qui osait défier les lois ancestrales ?
S’enfonçant dans l’épaisseur des sous-bois, toute lumière avalée par les fûts tordus et les bosquets d’épineux, Arian n’entendait plus que ses pas et son souffle rauque. Tous les monstres de la nuit devaient l’entendre approcher, songeait-il avec effroi en serrant son arme, une flèche déjà encochée, oubliant tous les principes que son père lui avait enseigné sur la chasse à la licorne. Il n’était plus que crainte et révérence face aux puissances de la nuit. Le moindre bruit, hululement, coassement, sifflement, le faisait sursauter. Un moment, un hurlement d’effroi résonna dans la forêt, ponctué de l’envol d’un rapace juste au-dessus de lui.
Au détour d’une trouée dans la forêt, il tira sa boussole à gousset de son veston et la tendit sous la lune. L’objet, rapporté à sa carte froissée, indiqua qu’il approchait du pré-aux-loups, un lieu reconnu pour attirer les bêtes merveilleuses. Il n’eut guère à attendre longtemps. Martelant le sol de ses sabots, une licorne d’argent illumina de sa présence l’autre bout du chemin forestier. Après un bref regard dans sa direction, l’animal s’éloigna au pas, lui offrant sa croupe avec un air de défi.
Arian avala sa salive et encocha une flèche. Courbé en deux, il traversa le sentier et se posta près d’une pierre plate. La licorne ne lui prêta guère d’attention. Une fois de plus, Arian sentit sa gorge se nouer. Vas-y, limace ! s’admonesta-t-il en bandant son arc. Tandis qu’il retenait son tir, pour les mêmes raisons que l’année précédente, et que la précédente encore, un petit rire le fit sursauter.
• Sois un Homme, mon fils, ricana-t-elle.
Derrière lui, la silhouette de la jeune fille approchait à pas de loup. Elle n’avait aucune arme, même pas l’arc en os traditionnel. Comment pensait-elle triompher de l’épreuve en montrant autant de nonchalance ?
• Tu as fait fuir ma proie ! siffla Arian, en essayant de contenir sa fureur.
• La tienne, oui. Mais pas la mienne, fit-elle avec un sourire malicieux.
Il aperçut, avec un mélange d’horreur et d’admiration, les lacérations sur la chemise de la belle. Détachant à grand peine son regard des longues coulées de sang qui maculaient son ventre et sa poitrine juvénile, il sentit son âme se figer en découvrant le visage qui se tordait soudain au milieu de craquements osseux. Il releva son arc et le banda de toutes ses forces. S’il tirait avant la fin de la métamorphose, peut-être pourrait-il échapper aux griffes du loup-garou. Mais un coup fit dévier son tir. Une silhouette agile virevolta hors du fossé et lui asséna un coup de bâton au poitrail qui le fit reculer en hoquetant. Déséquilibré, il s’effondra le long de la pierre plate. Son arc glissa et disparut dans les fougères noires. Tandis que son agresseur se réfugiait dans les ténèbres, disparaissant aussi vite qu’il était apparu, il l’entendit grogner :
• Sois plus prudente, Malissandre ! Il est à toi, mais cesse de prendre des risques inutiles.
L’ombre du loup-garou avança au-dessus d’Arian, masquant l’éclat lunaire.
• Le risque, gronda la bête, c’est là tout le sel de la chasse !
Elle empoigna le jeune homme et le souleva d’un bras, l’approchant de son regard illuminé d’un feu intérieur.
• Dommage, celui-ci était plutôt mignon.
À peine avait-elle terminé sa phrase que le martèlement sourd de sabots lancés au galop l’obligea à se retourner. Trop tard. Le rostre de la licorne l’embrocha, avant de la faire tournoyer au-dessus de son chanfrein éclaboussé de sang. D’un mouvement de tête, accompagné d’une glissade sur ses postérieurs, la licorne envoya voler le loup-garou à travers la nuit.
Arian n’arrivait pas à reprendre sa respiration, haletant dans la nuit, presque suffocant. La licorne tourna son œil bienveillant vers lui et s’ébroua. Une voix résonna dans la tête du jeune homme.
• Cette fois, tu n’as même pas souillé tes braies, jeune chasseur. Te voilà un Homme.
La licorne lui fit un clin d’œil et s’éloigna au petit trot, majestueuse et indolente.

Quand Arian retrouva la clairière aux pierres dressées, son arc à la main, un croc de loup-garou dans l’autre. Il trouva l’aubergiste allongé près de son fusil, assoupi.
Sans faire de bruit, il confisqua l’arme et la bourse pleine qu’il avait reçu en paiement, et lui enfonça son pied dans les côtes d’un geste rageur.
• Lève-toi. On n’en a pas terminé. Tu vas m’aider à retrouver les autres, ou ce qu’il en reste, gronda-t-il.
• Horrifié, Dentos recula contre la pierre.
Avisant le crocs de loup-garou dans la main du jeune homme, il eut un hoquet de surprise.
— Une nouvelle tradition, lâcha Arian en rangeant le trophée dans sa gibecière.

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