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fuite

Publié : sam. 6 juin 2020 12:31
par Thierry
Fuite

— Je dois être de retour au Père Lachaise dans quarante-deux minutes, ne traînons pas.
Les yeux sombres du vampire parcourent rapidement l'assemblée : seules manquent les dryades, bloquées par la limitation d'un kilomètre. Johann doit bientôt arriver. Alanguie sur le canapé, Lilith éclate de rire dans son vieux survêtement gris informe.
— Mais tu n'as même pas de papiers : comment tu pourrais imprimer une attestation ?
Cédric la foudroie du regard.
— J'ai emprunté les papiers du gardien, il me dépanne quelquefois.
Séréna chasse de son visage agacé les larges boucles de sa crinière rousse et intervient aussitôt pour recentrer la conversation avant qu'elle ne s'égare. Cédric et Lilith, depuis qu'ils sont séparés, sont incapables d'occuper une même pièce sans que la discussion vire au pugilat.
— Puisque le temps nous est compté, restons concentrés sur notre problème. Si nous sommes rassemblés, c'est parce que seuls nous ne nous en sortirons pas. Cédric a besoin de sang frais, je dois me rendre d'urgence dans la forêt de Fontainebleau pour mon rituel de purification, Johann risque de faire un vrai carnage quand la Lune sera pleine et Lilith... Au fait, pourquoi tu es là ?
La succube se redresse et désigne son propre corps négligemment.
— Regarde-moi ! Mes cheveux sont dans un état impossible, toutes les ongleries sont fermées, et je suis coincée dans un rayon d'un kilomètre autour de mon appartement. Il y a longtemps que j'en ai terminé avec tous les mâles intéressants de l'arrondissement ! J'ai besoin de chaire fraîche, sinon je crois que je vais devenir folle !
Johann choisit ce moment pour franchir la porte. Il salue la sorcière, leur hôte, puis adresse un mouvement de tête en direction de Cédric, qui l'a invité. Ses yeux accrochent un instant ceux de la jolie brune qui bombe ostensiblement le torse avec un regard concupiscent. Elle affiche instinctivement une large sourire en découvrant pour la première fois le lycanthrope dont elle n'avait encore qu'entendu parler jusqu'ici.
— En parlant de chaire fraîche, reprend sardoniquement Cédric, je vous présente Johann.
Le jeune homme vient s'asseoir autour de la table, à l'endroit que lui indique Séréna.
— Désolé pour mon retard, comme je dépasse un peu la limite de distance, j'ai dû faire preuve de prudence pour les derniers quartiers.
— C'est pas grave, mon chou, tu n'as rien manqué... encore, ajoute Lilith en ôtant le haut de survêtement pour se mettre un peu plus à l'aise.
Elle s'ingénie à reculer les épaules et à s'étirer pour mettre en valeur sa poitrine ponctuée de deux petites zones sombres.
— Ce n'est pas le moment ! recadre Séréna, qui bien que toute aussi jolie que Lilith, préfère user de son charme plutôt que de ses atouts purement sexuels... lorsque les circonstances s'y prêtent uniquement.
— Alors, avez-vous pensé à une solution ? lance Cédric, évitant volontairement du regard son ex compagne dont les minauderies ne l'atteignent plus.
— Toi et moi avons besoin d'une victime vivante : moi pour son cœur battant, toi pour le sang qui coule en elle. J'ai pensé à un parc animalier, mais il n'y en a aucun dans le secteur, et puis difficile d'y pénétrer. Pour ma part, j'ai l'habitude de quitter la ville, chaque mois, un peu avant ma transformation.
— Un hôpital pourrait être une solution, non ? propose Lilith. Entre Diaconesse Croix, Tenon, Saint Antoine et Saint Louis, c'est pas le choix qui manque. Vous choisissez quelqu'un sur le point d'y passer, et le tour est joué. Séréna devrait bien pouvoir vous permettre d'en approcher un grâce un sort d'apparence ou un truc de ce genre...
— En quoi cela résoudrait mon propre problème ? rétorque aussitôt la sorcière. Je ne suis pas l'armée du salut : c'est donnant-donnant. Le seul objectif qui me semble viable, c'est de trouver un moyen de gagner Fontainebleau. Les hommes pourront y trouver du gibier, j'aurai accès au site sacré et toi... et bien, toi... tu n'auras qu'à te trouver un bouc !
— Je pense que je pourrai trouver quelque chose de plus motivant, réplique Lilith en détaillant Johann jusqu'à le gêner.
Cédric se frotte la barbiche machinalement :
— Le problème reste entier : comment y parvenir ? Impossible de quitter la ville sans rencontrer un barrage.
Les quatre créatures échangent un regard silencieux; perplexes.
— Je suppose, hésite le loup-garou en se tournant vers leur hôte, que tu ne disposes d'aucun sortilège qui puisse nous rendre invisible, ou qui puisse ensorceler les policiers qui nous arrêteraient ?
La femme secoue négativement sa volumineuse chevelure.
— Un seul, ce serait envisageable, mais tout un groupe à la fois, cela dépasse mes capacités...
— Alors il faut que nous envisagions pour Cédric et moi de les attaquer, dès que la nuit sera tombée. L'idée de supprimer des innocents me répugne, mais coincé en ville, je risque de faire bien plus de victimes et je serai abattu à coup sûr !
— D'habitude, l'histoire débile du vampire qui se transforme en chauve-souris m'énerve au plus haut point, mais je reconnais que ça m'arrangerait bien, cette fois ! lâche Cédric sans conviction.
— Et bien essaye, mon poussin, assène immédiatement la succube. Ouvre la fenêtre et saute, peut-être que ça va marcher : ce ne serait pas le seul domaine où tu t'y prends mal d'habitude !
Cédric préfère ignorer la remarque acerbe mais ne peut s'empêcher de remarquer que l'attention de Johann est totalement accaparée par les formes de la démone.
Entre l'irritation perpétuelle de la sorcière, les pensées constamment libidineuses de Lilith et le trouble provoqué chez le lycanthrope distrait, ses espoirs de synergie s'étiolent aussi rapidement que la course de la trotteuse sur la pendule.
— Le problème, finit-il par déclarer, c'est leur nombre. Alors nous devons nous battre avec le même argument. Si nous ne parvenons pas à travailler ensemble, nous sommes fichus.
— Alors c'est ce que nous ferons, voilà tout ! s'exclame soudain Lilith. Séréna, tu concentres ton action sur l'un des agents. Les policiers, hommes ou femmes, sont les plus difficiles à influencer, mais je dois pouvoir réussir à les perturber suffisamment pour détourner un peu leur attention. Pour ceux qui ne le seraient pas, Johann crée une diversion et éloigne ceux qui parviendraient à conserver la tête froide malgré mes efforts — mais il ne devrait pas y en avoir beaucoup — et Cédric se glisse dans l'ombre !
Ils acquiescèrent tous, n'ayant d'autre solution devant eux.
Lilith jeta un regard de braise vers le lycanthrope.
— Et si on s'amusait un peu, en attendant ?
L'homme déglutit, sans croire qu'il parvient à lui répliquer :
— Désolé, mais il faut que j'économise mes jambes pour ce soir, vu ton plan...
Furieuse de son idée, Lilith retourna seule sur le canapé.