La réunion du C.P.C.F. - Amélie Bousquet

Amélie
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La réunion du C.P.C.F. - Amélie Bousquet

Message par Amélie » sam. 6 juin 2020 12:32

La réunion du C.P.C.F.


6 mai 2020. Léonard venait de quitter sa petite maison de la Butte aux cailles et descendait d’un pas tranquille la rue Bobillot. Le silence régnait dans les rues. Le chant des oiseaux emplissait l’air, rarement troublé par le vrombissement lointain d’une voiture. Le trottoir était désert et Léonard savourait cette quiétude qui berçait Paris depuis presque deux mois.

Il rajusta son masque à l’approche de la place de Rungis. Un couple sortait de la cité florale. Rassuré, il leur fit un petit signe et les suivit quelques pas en arrière. Avec un sourire, il observa leurs mains palmées enlacées qu’ils n’avaient pas pris la peine de cacher sous des gants.

Enfin, Léonard s’approcha du parc Montsouris sans avoir croisé personne d’autre. Il jeta un coup d’œil prudent avant de se glisser par la grille de l’entrée. L’odeur des plantes le submergea. Avec soulagement, il commença à enlever son masque quand une voix l’interpella.

- Sortez d’ici pauvre fou ! Je sais ce que vous êtes ! Partez, partez !

Une veille dame, à moitié voûtée sur sa canne, l’invectivait. Sans faire cas de ses propos, il la prit d’autorité par le bras et la sortit du parc en lui rappelant qu’il était interdit d’y pénétrer. Une fois seul, Léonard s’éloigna d’un pas vif, arrachant enfin le masque qui lui collait à la peau. Ses crocs brillèrent au soleil et il respira avec délectation.

Le parc était tout sauf désert. Un joyeux brouhaha régnait, mêlant le bruissement des insectes avec ceux des petites fées qui jouaient dans les arbres et les buissons. Un groupe de dryades dansait sur la pelouse, accompagné par un faune usant avec virtuosité de sa flûte. A l’aire de jeux, une famille de loups-garous chahutait, les petits louveteaux se gorgeant de liberté et d’espace. Depuis deux mois, depuis qu’un virus inconnu avait confiné les humains chez eux, les créatures fantastiques qui peuplaient le monde avait enfin retrouvé un semblant de liberté. Malheureusement, toute cette joie était éphémère.

Léonard était en retard. Il pressa le pas vers une grande pelouse où un large groupe était installé face à une tribune de fortune. La réunion du Cercle Parisien des Créatures Fantastiques avait déjà commencé. L’excitation était palpable. Léonard regarda le doyen, une vieille momie distinguée, prendre la parole et tenter d’apaiser les esprits.

- Mes amis, je suis conscient de vos inquiétudes et de votre colère. Pendant ces deux mois, nous avons vécu une vie qui remplissait tous nos espoirs. Nous avons pu arpenter les rues de notre ville sans crainte, nos enfants ont découvert les joies de la nature, de la liberté. Nous avons laissé derrière nous la peur et la honte. Mais ce temps béni nous est compté. Les humains seront de nouveau bientôt hors de chez eux.
- C’est intolérable ! Je refuse de retourner me terrer au sixième étage de mon immeuble à ne faire qu’attendre la nuit ! Nous devons nous révolter ! Nous devons agir !

Léonard connaissait bien le zombie qui venait de prendre la parole. C’était un activiste très virulent contre l’oppression des humains. Depuis quelques temps, beaucoup partageaient ses opinions. L’existence cachée qu’ils menaient depuis des siècles venait de s’effondrer à cause d’un simple virus. Un retour en arrière semblait impossible. Le doyen reprit la parole.

- Nous sommes tous d’accord. Nous nous sommes cachés trop longtemps. Nous avions peur de nous faire rejeter, exterminer. Mais maintenant, cette vie n’est plus pour nous. Si nous sommes là aujourd’hui, si, à travers le monde, tous les cercles eux-aussi se réunissent au même moment, c’est pour trouver une solution. Ce virus a été une bénédiction. Nous devons trouver un moyen de prolonger ses bienfaits. Nous devons faire en sorte que toutes les créatures de par le monde puissent enfin vivre libre !

Un tonnerre d’applaudissements accompagna les derniers mots du doyen. L’espoir se lisait sur tous les visages. Une nouvelle ère allait débuter, bien que personne ne sache encore comment. Le doyen agita ses bandelettes afin de demander le silence. Il allait reprendre la parole quand le glapissement effrayé d’un louveteau l’interrompit.

Soudain, ce fut le chaos.

Des policiers jaillirent de partout, ouvrant le feu au hasard vers le groupe assemblé sur la pelouse. Léonard se mit à courir avec les autres. Les cris et les détonations se mêlaient. Il vit le couple d’ondins tomber ensemble dans une gerbe de sang. Une douleur fulgurante immobilisa son bras droit. Il continua à courir, sentant le liquide chaud s’échapper de son épaule et gouter de sa main. A la lisière d’un bosquet, il trébucha sur le petit corps inerte du louveteau et s’écroula.

Un silence irréel tomba sur le parc. L’odeur du sang et de la mort imprégnait l’air.

Des pas lourds se rapprochaient. Léonard retint sa respiration, le nez dans la terre. Deux policiers discutaient avec animation tout en poussant du bout du pied les corps étendus autour d’eux.

- Le chef va être ravi. Ça c’est de la belle opération ! Depuis le temps, qu’on cherchait un moyen d’éradiquer toutes ces créatures de la planète…
- T’as raison. Franchement le gars en Chine qui a eu l’idée de faire circuler un faux virus est un génie ! Confiner tout le monde pour pousser ces créatures à sortir, il fallait y penser ! Et quel succès !
- Ouaip ! Allons aux nouvelles pour voir s’ils ont aussi bien réussi dans les autres pays. Au fait, t’as prévu des vacances en juin ? Ma femme va être ravie de bientôt ressortir ! Les enfants devenaient fous ! Bon bien sûr, il va falloir y aller progressivement. Mais dans quelques mois, on pourra tous reprendre une vie normale. Ah mais franchement quelle idée fabuleuse ce virus !

Les voix s’éteignirent et le silence revint. Les larmes de Léonard mouillaient la terre. Les humains avaient toujours su. Pas tous bien sûr. Les dirigeants avaient bien fait leur boulot. Il n’y avait jamais eu le moindre espoir pour des créatures comme lui. Tant pis. Il allait mourir de toute façon.

Quelque chose lui tapota l’épaule et une voix murmura à son oreille.

- Levez-vous et dépêchez-vous avant qu’ils ne reviennent.

Il leva la tête vers la vieille femme qu’il avait croisé à l’entrée du parc. Elle semblait bien plus costaude et maniait sa canne avec dextérité. Elle lui fit signe de la suivre à l’abri des arbres. Il se leva péniblement. La douleur de son épaule le brûlait. Il remarqua d’autres mouvements du coin de l’œil.

- Ne vous inquiétiez pas, nous nous occupons des autres survivants. Vous n’êtes pas seuls. Tous les humains ne souhaitent pas votre mort. Gardez espoir. Gardez toujours espoir.

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