APPROCHEZ, APPROCHEZ, LES ENFANTS, MESDAMES ET MESSIEURS ! LE CIRQUE DREAKMOON VOUS OUVRE SES PORTES !

– Nicolas ! Attends-moi pour traverser ! cria la jeune mère en direction de son fils qui courait sur le trottoir quelques mètres plus loin.

Boucles au vent, le jeune garçon se retourna en souriant et l’attendit non sans une certaine impatience en sautillant sur lui-même. Quand sa mère arriva près de lui, elle lui prit la main. Le contact de sa paume chaude contre la sienne le réchauffa. Ils traversèrent ensemble le passage clouté sous l’œil bienveillant du bonhomme lumineux qui passa au vert.

– Je peux aller jusqu’au portail tout seul maman ? demanda le petit blondinet.

– Non, pas cette fois Nicolas.

– Mais l’autre fois tu avais dit oui ! dit-il en pleurnichant.

– L’autre fois il y avait beaucoup moins de monde ! Alors, cesse tes caprices ! Où on rentre à la maison.

La mine boudeuse, le garçon stoppa immédiatement sa comédie et avança, résigné, au rythme de sa mère. À mesure qu’ils approchaient, Nicolas tendait la tête pour tenter d’apercevoir le sommet du chapiteau. Mais aujourd’hui l’allée de platanes qu’ils remontaient était noire de monde. Des centaines d’enfants accompagnés de leurs parents marchaient dans la même direction pour rejoindre l’entrée du cirque.

– Tu crois qu’il y aura assez de place maman ? demanda Nicolas d’un air inquiet.

– Mais oui, ne t’en fais pas, dit-elle elle lui caressant la tête d’un geste rassurant.

 

Une fois dans la file, Nicolas compta les pas qui les séparaient de la grille et du clown coloré qui vendait des tickets d’entrée. Un éclat brilla dans les yeux de l’enfant à la vue de son nez rouge et de son amusant pantalon jaune. Il se dit que, plus tard, lui aussi voulait devenir un clown. Il s’imaginait déjà se gaver de bonbons et de barbe à papa jusqu’à en avoir mal au ventre et nourrir les éléphants à la nuit tombée. Ce monde le fascinait.

– C’est bientôt à nous, maman ?

– Oui, sois patient mon chéri.

– Dis, on verra les fauves ?

Sa mère hocha la tête en guise de réponse. Satisfait, Nicolas se frictionna les mains à travers les gants de laine et souffla dessus pour se réchauffer. Un nuage vaporeux s’échappa de ses lèvres fines et remonta vers le ciel. Il sourit.

*

Assise dans ma cage, recroquevillée sur moi-même. J’ai peur. La lente musique du cirque tourne en boucle dans ma tête. Ses notes lancinantes remontent des haut-parleurs depuis plusieurs heures. Impossible de penser à autre chose. Je sais que mon heure approche. Ce soir ce sera mon tour. Mon spectacle, comme ils disent. L’écuelle en fer posée à même le sol est pleine. Je n’ai pas osé y toucher. S’ils croient que je vais remanger de cette bouillie infâme, ils se trompent. J’ai encore ce goût amer et métallique dans la bouche. Ce soir, je ne mangerai pas.

Soudain, la porte claque. Je sursaute et me réfugie au fond de ma cage. Le plus loin possible de lui. Son visage et son regard vide, presque inhumain me terrifient.

Mets ça ! lâche-t-il d’un ton froid en me lançant une robe rouge bariolée de sequins et de diodes colorées.

Je ne bouge pas. La robe tombe à mes pieds. Il s’énerve et s’accroche aux barreaux avant de me détailler des pieds à la tête comme si j’étais un animal. À ses yeux j’en suis un.

Je t’ai dit de te changer !

Pourtant je ne bouge pas et enfouis ma tête dans mes bras nus pour ne plus le voir. Je tremble. Je ne veux pas me déshabiller devant lui. Je ne lui ferai pas ce plaisir. J’attendrai qu’il parte pour enfiler ce costume puant.

Dans deux heures ! c’est à toi alors t’as intérêt d’enfiler ça avant que je revienne.

Je ne réponds pas. À quoi bon de toute manière. La porte claque. Un profond soulagement m’envahit.

*

Cela faisait maintenant une vingtaine de minutes que Nicolas et sa mère patientaient dans le froid. Le soleil venait de se coucher et les premiers chapelets d’ampoules multicolores s’allumèrent de l’autre côté des grilles. Nicolas poussa un soupir d’étonnement. Pourtant ce n’était pas la première fois qu’il venait ici. Sa mère le remarqua et savoura l’éclat de bonheur dans les yeux de son fils.

Devant eux se dressait le chapiteau central aux longues rainures blanches et rouges d’où montait une musique envoûtante et mystérieuse. À travers les grilles, il pouvait apercevoir les premiers chanceux qui déambulaient, un cornet de marrons chauds à la main, entre les tentures rougeoyantes que le vent faisait claquer comme les fouets des dresseurs.

– Au suivant ! cria le clown d’une voix enjouée.

– Deux places s’il vous plaît.

– Pour le spectacle également ? dit-il en désignant une pancarte où était inscrit le numéro du jour.

– Oui ! ajouta Nicolas sans laisser le temps à sa mère de répondre.

Celle-ci laissa échapper un rire et tendit un second billet au clown qui s’empressa d’apposer une marque sur leur main avec un tampon encreur.

– Vous ne serez pas déçus ! dit-il en les invitant à passer le portique d’entrée.

*

J’inspire. J’expire, puis m’habille lentement. Je passe les jambes, ajuste le décolleté de ma robe et enfile les manches brodées. Le tissu me colle à la peau. Une odeur de transpiration remonte à mes narines. Je ferme les yeux. Combien de femmes avant moi ont-elles porté ce vêtement ? Que sont-elles devenues après ça ?

La porte claque. Je sais que mon heure est venue. Que ce soir, je ne dois pas les décevoir.

*

Dans les vapeurs de sucre vanillé et les filaments volants de barbe à papa, Nicolas avançait. Les stands colorés brillaient dans la nuit sans étoile. Ils passèrent successivement devant plusieurs petits chapiteaux. Dans le premier, un magicien faisait disparaître son assistante. Dans le deuxième, un fakir marchait sur des braises chaudes et un homme jouait de la flûte face à un panier en osier où dansaient des serpents.

– Maman, regarde là-bas ! Et là-bas y a des lions et des tigres ! Viens ! dit-il en tirant de toutes ses forces sa mère par la main.

 

À travers une foule d’enfants émerveillés qui ne savaient où donner de la tête, ils slalomèrent quelques minutes pour rejoindre la cage des fauves.

– Whaouuu ! cria Nicolas face aux lions et aux tigres allongés quelques mètres plus loin. C’est des vrais ?

– Voyons Nicolas ! Tu sais bien que non… les lions et les tigres ont tous disparu depuis bien longtemps.

– Pourquoi ? demanda Nicolas en passant sa main à travers les grilles.

Sa mère retira immédiatement la main du petit garçon.

– Ça ne fait pas pour autant d’eux des animaux inoffensifs.

Sa mère déglutit. Comment pouvait-elle lui avouer que les hommes avaient laissé s’éteindre les dernières espèces protégées de la planète ?

– Ils sont comme nous alors ?

– Eh bien…

*

MESDAMES ET MESSIEURS, JE VOUS INVITE VITE À REJOINDRE LE CHAPITEAU CENTRAL ET À PRENDRE PLACE DANS LES GRADINS. LE SPECTACLE VA COMMENCER DANS QUELQUES MINUTES !

Dans une effervescence générale, Nicolas et les autres enfants se dirigèrent vers le chapiteau. La jeune mère soupira.

Elle lui avait pourtant dit de l’attendre. Elle présenta sa main au clown qui gardait l’entrée de chapiteau et entra le cœur battant.

Son regard glissa sur les estrades. Où était-il ? La musique ici était plus forte, presque assourdissante. Elle cria son prénom plusieurs fois, mais la mélodie du cirque couvrait sa voix.

Finalement, elle le repéra près de la scène en train de discuter avec un autre petit garçon de son âge. Rassurée, elle le rejoignit calmement et prit place juste derrière lui.

*

 

MESDAMES ET MESSIEURS, LES ENFANTS ! JE VOUS DEMANDE UN TONNERRE D’APPLAUDISSEMENTS POUR ACCUEILLIR LE MONSTRE ! L’UNIQUE. IL A TRAVERSÉ PLUSIEURS CONTINENTS, A VOLÉ AU-DESSUS DE L’OCÉAN ATLANTIQUE, POUR ÊTRE ICI CE SOIR À BRIGHTON AVEC NOUS !

Les percussions des tambours et des trompettes montent. Les cris des enfants et des parents résonnent.

JE VOUS DEMANDE DE FAIRE UN TRIOMPHE ÀL’Humaine-ÉQUILIBRISTE !

Soudain, les applaudissements s’arrêtent. La salle retient son souffle, scrutant le fond de la salle. La tension est palpable, l’atmosphère électrique.

Quand, soudain, un bras apparaît. Il pousse le rideau de velours rouge et une silhouette fluette rejoint la scène.

 

J’ai entendu des centaines d’histoires sur ces cirques itinérants. Je croyais que ce n’était que des légendes. Pourtant aujourd’hui j’ai la preuve que tout ceci était vrai. Les enfants crient autour de moi. M’applaudissent. Les adultes se taisent. Les lumières m’aveuglent. J’avance en titubant. Mon cœur s’emballe, cogne contre ma poitrine au rythme lent des tambours.

Ils disent que je suis un monstre. Ils me l’ont répété des centaines de fois. Alors, j’ai fini par m’en convaincre. Pourtant quand je les regarde. Je ne vois pas ce qui nous différencie. Deux yeux, un nez, une bouche, deux bras, deux jambes. Je ne comprends pas. Ils paraissent tellement réels.

– Mais c’est pas un monstre, ça ! soupire Nicolas déçu en voyant avancer une jeune femme apeurée. C’est un automate comme nous, pas vrai, maman ? dit-il en se retournant vers sa mère.

Je lève la tête. Un fil tangue plusieurs mètres au-dessus du sol. Sans protection. Sans filet pour me rattraper si je tombe. En réalité, je comprends que c’est le spectacle qu’ils attendent. Voir de leurs propres yeux. Une femme, une humaine, mourir.

Cette nouvelle sera accessible jusqu'au 27 May , 2020 à 12 h 00 min

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