Nora s’étira de tout son long. Elle avait grappillé quelques heures de sommeil au creux d’un rocher. Elle aimait ce contact dur et froid, apaisant. Il lui donnait surtout l’impression d’être en symbiose avec le monde et son sous-sol mystérieux… Même si beaucoup la moquaient, même si le statut de prophétesse était souvent davantage un poids qu’une bénédiction.

Mais voilà, elle avait le devoir de mémoire. Sa caste avait cette responsabilité : perpétuer le souvenir du Grand Cataclysme dans le cœur et l’esprit des hommes. Celui qui les avait précipités dans l’oubli, parce qu’ils s’étaient pris pour des dieux. Et cela n’avait pas plu à ces derniers, qui les en avaient punis. C’était il y a bien longtemps, les traces avaient été effacées, le paysage ne montrait plus les blessures causées par l’affrontement gigantesque où l’humanité avait été remise à sa place. Il ne leur restait que le présent, celui où tous marchaient humblement sous la lumière écrasante du Dieu-Soleil omniprésent.

Nora était devenue prophétesse, parce qu’elle avait les intuitions et les rêves lorsqu’elle descendait le plus profondément possible dans les boyaux de leur terre. Enfant déjà, elle avait trouvé les failles et les creux oubliés, les tunnels dangereux et étroits. Alors elle descendait dans les entrailles du monde, et écoutait les voix de leur Déesse-Terre, des murmures souvent peu clairs, comme un langage étrange et fascinant. Elle étudiait les visions qu’elle lui accordait. Les images étaient le plus souvent effacées, et les paroles semblables à des chuchotements. Mais Nora savait regarder et écouter avec patience.

*

Le village était solidement bâti. Chaque caste s’activait à ses travaux respectifs sous la lumière puissante du Dieu-Soleil. Les panneaux de récupération d’énergie avaient besoin d’être entretenus, les peaux des bêtes tuées avaient besoin d’être tannées, les filtres à eau devaient être nettoyés, la viande devait être cuisinée ou salée pour toute la communauté, et il fallait construire ou consolider les habitations. Ainsi allait la vie des hommes, qui veillaient avec grand soin à ce qui subsistait encore du Monde-d’Avant, tout en organisant leur vie quotidienne suivant des règles établies depuis bien longtemps pour respecter les dieux et les déesses.

Le Dieu-Soleil brillait en permanence dans le ciel. Nora racontait qu’autrefois, il se couchait chaque jour et laissait place à l’obscurité totale pendant plusieurs heures. Un moment sacré où tout le monde dormait en même temps. Elle savait que c’était la vérité qu’elle devait transmettre, même si cela lui valait bien des quolibets. Des coups, rarement, car les villageois manifestaient une certaine crainte : si jamais Nora avait vraiment un lien spécial avec la Déesse-Terre ? Il ne faudrait alors pas reproduire l’erreur de leurs ancêtres et la froisser. Alors ils la laissaient parler, et raconter ses affabulations aux adultes et, surtout, aux enfants qui écoutaient avec des yeux grands ouverts.

– Plusieurs heures où tout le monde dort en même temps ? Mais c’est impossible, Prophétesse ! Comment les tâches seraient-elles être accomplies si tout le monde dormait ?

– Parce qu’à cette époque, il y avait des serviteurs mécaniques pour s’en occuper, au lieu de nos roulements où chacun se succède dans les activités, les repas et le sommeil. Tu sais, le genre de robot comme celui que Tomah a découvert au fond d’un puits il y a trois mois ?

– Mais c’était un vestige tabou ! Les Maîtresses l’ont détruit ! C’était un de nos affronts aux dieux !

– Ma chérie, c’est tabou aujourd’hui, mais cela nous permet de nous souvenir que nos ancêtres ont même essayé de créer des fausses vies. Et tu vois, à l’époque, c’était eux qui accomplissaient certaines tâches à notre place.

– N’empêche, ça devait être pratique, quand même… Moi j’aime pas nettoyer les filtres à eau, ça pue… Tabou, d’accord, mais pratique.

*

Depuis qu’elle était toute jeune, Nora avait été plus loin que ceux de sa caste. Elle avait voulu connaître encore un peu plus l’histoire des hommes, et surtout elle voulait comprendre le pourquoi de ces rêves étranges. Elle voyait du noir dans le ciel, plein de points brillants, mais plus de Dieu-Soleil. Ou, tout du moins, pas en permanence comme c’était le cas aujourd’hui. Elle avait vu des images étant toute petite, dans une étrange grotte dans laquelle elle était tombée par hasard. C’était beau, impressionnant, et cela faisait un peu peur aussi. Elle se souvenait de bribes, mais ses rêves avaient complété les visions. Elle savait que le Dieu-Soleil n’avait pas toujours été omniprésent et, qu’autrefois, il se déplaçait dans le ciel. Qu’il n’avait pas toujours été là en permanence pour leur rappeler sa puissance, et leur déchéance.

Alors elle cherchait, marcheuse infatigable. Elle cherchait d’autres grottes, d’autres rêves, d’autres preuves. Elle trouvait parfois de petits objets métalliques, qu’elle ajoutait à ses parures, où qu’elle troquait contre un peu de confort s’ils pouvaient être utiles à la communauté. Elle allait ainsi de village en village. Son statut à part lui permettait d’avoir un peu de nourriture partout où elle allait. De la crainte et des moqueries aussi. La peur prenait une forme étrange : on se moquait par défi, mais on écoutait quand même, juste au cas où.

– Hey, Nora-la-folle, tu as encore des histoires à nous raconter ? Quelles sornettes as-tu trouvées à nous raconter, cette fois-ci ? Je sais que tu es descendue dans le tunnel que Patrik a découvert !

– Bonjour, Maîtresse de la tribu des Éloignés. J’y suis descendue, en effet. Mais il n’y avait rien de plus que les murmures habituels de la Déesse-Terre. Je suis remontée sans nouveau rêve.

– Ha… Je suis déçue. Nous aurions voulu entendre tes histoires sur le Dieu-Soleil absent et le noir dans le ciel, nous avons besoin de rire un peu ! Un de nos chasseurs a été salement blessé…

– Mais je peux toujours vous raconter mes visions et l’histoire de notre monde selon les légendes de ma caste, lors d’un repas avec ceux qui seront de repos.

– Oui, allez, cela fera de la distraction ! Et tu auras ta part de nourriture en paiement.

*

Nora était ainsi arrivée à cet endroit du monde où la végétation semblait moins drue. L’horizon était lui-même étrange, comme s’il était devenu flou. Le village des Éloignés portait bien son nom. Elle était venue ici pour un tunnel finalement décevant, mais le paysage alentour avait éveillé sa curiosité. Bien sûr, personne ne s’aventurait au-delà. La ligne de collines régulières, un peu plus au sud, formait une frontière sacrée. Personne ne se souvenait plus pourquoi, même pas dans sa caste. Il était juste question de territoire divin réservé, car un Dieu-Gardien se trouvait là. Nora respectait les déesses, et craignait les dieux.

Après ce repas où elle avait raconté les légendes à un auditoire fasciné bien malgré lui, son sommeil agité lui avait amené des rêves. Elle voyait leur monde entouré d’une ombre intense, comme si elle voulait l’avaler.

La Déesse-Terre ne semblait pas inquiète que le Dieu-

Soleil ne soit pas là pour la réchauffer. Pire, elle semblait avoir toujours été ainsi, nageant dans un océan sans autre lumière que des petits points minuscules. Nora savait qu’elle voyait la vérité. Même si elle n’arrivait ni à l’expliquer ni à la comprendre. C’est alors que la Déesse-Terre se cabra, et soudain fut entièrement recouverte d’une poussière grise !

Dans son rêve, Nora voyait les hommes, les animaux et les plantes mourir sous les cendres provoquées par une gigantesque explosion. Venait-elle d’avoir la vision du Grand Cataclysme ? Elle se réveilla en sueur.

– Je n’ai jamais fait un rêve pareil ! C’était si clair, si fort !

Pourquoi maintenant, pourquoi ici ?

Elle tourna les yeux vers l’ouverture dans la hutte qui l’avait accueillie pour qu’elle dorme un peu, son regard fixant l’horizon interdit. Elle se demandait si c’était la proximité avec le Dieu-Gardien qui lui avait insufflé ces nouvelles visions. Secouant la tête, elle rassembla ses maigres affaires pour se remettre en route.

Mais alors qu’elle passait entre les rizières où travaillaient quelques villageois, l’envie de s’approcher un peu plus près de la ligne des collines se fit impérieuse. Était-ce une intuition ? La Déesse-Terre voulait-elle que Nora apprenne encore un peu plus de leur passé ? Après une dernière hésitation, la prophétesse changea de direction. Personne ne faisait attention à elle, de toute façon, car chacun vaquait à ses occupations.

*

Nora avançait avec crainte et respect, mais aussi avec curiosité. Les collines n’étaient plus très loin, maintenant. Et elles étaient surmontées de troncs bizarres, ou plutôt de poteaux. Ils semblaient reliés entre eux par des zones transparentes et mouvantes, comme animées d’énergie, comme celle qui était récupérée via les panneaux solaires. Nora sentait l’air crépiter alors qu’elle s’approchait.

Elle lança une pierre ramassée au sol, qui rebondit dans un bruit aigu en touchant cette barrière d’énergie.

– Tu es bien protégé, Dieu-Gardien. Mais si la Déesse-Terre veut que je vienne jusqu’à toi, il va bien falloir que je trouve un moyen de passer…

Elle fouina des heures durant, longeant les collines et inspectant chaque fourré. Mais elle n’était pas prophétesse en vain, et son intuition la conduisit exactement où il fallait : un vieux tunnel passait sous les collines, et il était assez large pour qu’elle s’y faufile.

Elle savait qu’en faisant ce choix, elle enfreignait les règles auxquelles même le statut de prophétesse ne pouvait l’autoriser à déroger. C’était un choix sans retour possible. Parce qu’elle ne pourrait pas être raconteuse de vérité si elle commençait à mentir : il faudrait donc avouer qu’elle avait franchi la limite interdite

Nora prit une grande inspiration, regarda derrière elle le monde, puis se faufila dans l’étroit boyau. Elle rampa quelque temps, mais elle avait l’habitude. Du métal fit bientôt place à la roche habituelle. Elle avait déjà vécu ça quelques fois dans sa vie, et ce genre de caches en métal avait toujours été riche d’enseignement. Mais le tunnel continuait, quoiqu’en s’élargissant.

Enfin, elle arriva sur une grille. Celle-ci était solide, mais son pourtour, non entretenu, avait un peu rouillé. Elle se retourna pour pousser un grand coup dessus avec ses pieds joints, et au bout de la troisième tentative, celle-ci céda.

*

Elle descendit dans une large pièce aux parois de métal. C’était inhabituel d’en voir une en aussi bon état. En général, la végétation et les rongeurs avaient envahi ces grottes… Mais le plus étonnant était le mur en face d’elle. Était-ce vraiment un mur ? On aurait dit du verre, cette matière si rare, réservée aux Maîtresses et à leurs Maisons de Décisions.

Sauf que cette immense baie vitrée donnait sur un ciel d’un noir d’encre. La lumière du Dieu-Soleil semblait irradier depuis le côté droit, mais il n’empêchait pas l’obscurité d’être présente, piquetée de milliers d’étoiles. C’était exactement comme dans ses rêves ! La Déesse-Terre se mouvait bien dans le noir !

En s’approchant de la large ouverture, Nora découvrit alors un spectacle extraordinaire. Au loin, plus bas sur la gauche, elle voyait une planète recouverte d’un manteau gris et de volutes blanches, à côté de laquelle flottait un caillou rond. Était-ce la fameuse Déesse-Lune dont parlaient les légendes ? La couleur grisâtre sur la sphère la plus grosse lui rappelait son rêve récent. Mais alors… Si elle voyait sa propre planète par la fenêtre, où se trouvait-elle en ce moment, elle-même ?

Sur une table, non loin, se trouvait une maquette. Une représentation du soleil, de la terre, de la lune, et même d’autres planètes du système solaire.

Et, entre la terre et le soleil, se tenait une structure flottante, comme une plateforme gigantesque présentant toujours la même face aux rayons lumineux. Il y avait un cartel avec une légende à cette construction : elle s’intitulait “Espoir de l’humanité”.

Mais Nora ne pouvait pas lire cette langue inconnue.

Cette nouvelle sera accessible jusqu'au 31 May , 2020 à 17 h 09 min

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