Monter la mayonnaise - Gaëlle Douguet-Dinhut

Oxymore
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Monter la mayonnaise - Gaëlle Douguet-Dinhut

Message par Oxymore » sam. 19 janv. 2019 19:24

— Groug, chargeurs?
biiiIIIPPP!
— Au maximum.
— Crauk, écran furtif?
Fchhhh...
— En place.
— Drîne, boucliers?
Brôôôp!
— Opérationnels.
— Josiane, pfff… Josiane, tu te tiens tranquille, d’accord ?
— J’ai un plan, cheffe !
— Non-non-non, pas de plan, Josiane.
Tahak soupira et ramena ses longues tresses en arrière. Cette mission de sauvetage était l’occasion pour la cheffe des Zélés Kobolds du VorteX de prouver leur valeur. Ils s’étaient pour une fois trouvés au bon endroit au bon moment. Ils venaient quémander du travail auprès du pape de la sauce mayonnaise-sucrée (“Dupont, la mayonnaise que c’est bon”), un humain plein aux as qui employait la moitié de cette partie de la galaxie. Il n’avait pas le temps de les recevoir et les avait renvoyés vers son fils : Ernest Dupont, le meilleur parti qui soit, et futur dirigeant de cette mégacorp en pleine expansion. Mais lorsque Dupont-père avait ouvert théâtralement la porte du bureau du fils en y jetant presque la compagnie des ZKVX, il s’était exclamé :
— Tiens, des gardes du corps ou des éboueurs, comme tu v… ERNEST ?! Ernest ! Où es-tu ?
Sur le luxueux fauteuil ultra-rembourré derrière le giga-bureau en bois laqué, un petit mot trônait à la place de l’héritier. Il était planté dans le dossier avec une lame de couteau de cuisine (même pas au milieu, les criminels n’avaient vraiment aucun sens de l’esthétique) et disait en grosses capitales baveuses :
“ DUPONT, LÂCHE LA MAYO OU TON GAMIN NE TE SERA JAMAIS RENDU.
NE PREVIENS PAS LA POLICE.
TU AS DEUX HEURES.”
— Jamais, gromela Dupont père entre ses dents.

Tahak avait aussitôt proposé les services de son équipe. Dupont père avait agité la main, sans qu’on sache vraiment si c’était pour qu’ils dégagent ou pour accepter leur proposition, mais il paraissait inquiet, alors Tahak avait pris ça comme un assentiment. Et c’est là que Dupont mère avait fait son apparition. Tahak avait encore mal au crâne en repensant aux cris de détresse qu’elle avait poussés en découvrant l’enlèvement. Son mari l’avait renvoyée auprès de ses élèves : se plonger dans les mathématiques et les adolescents turbulents lui éviterait de penser au pire.
— Pour une fois que ça sert à quelque chose qu’elle ait un travail, grogna-t-il entre ses dents.
Les ZKVX avaient regagné leur vaisseau au plus vite et mis les gaz en direction du traceur d’Ernest. Comme tous les richards, une puce implantée permettait de le retrouver. Pourvu que les ravisseurs n’essaient pas de le charcuter pour la lui retirer… Même s’ils en avaient l’intention, ça prendrait un certain temps. Les ZKVX avaient des défauts (ils n’avait même que ça, parfois) mais leur vaisseau était l’un des plus rapides qui soit (parfois au dépens de son intégrité, mais c’était un détail dont ils s’occuperaient plus tard.)

Le petit point mauve se rapprochait.
Klük-Klük-Klük-KLÛK-KLÛK-KLÛK
— ON Y EST PRESQUE, MODE FURTIF ACTIVÉ brailla Crauk de façon fort peu furtive.
— Nous sommes dans un champ d’astéroïdes !
— Je sais, grogna Drîne en zigzagant entre les rochers.
— Vous voulez que je dessoude les rochers ?
— Du calme Groug. On cherche à être discrets, répliqua Tahak le nez sur la console du radar.
— Sur lequel peut-il bien être ? râla-t-il tout haut.
— On cherche quoi ? demanda Josiane. Un rocher avec un palais de nacre construit dessus ?
— Ouais, c’est ça, ricana Tahak. Pareil que celui qu’on vient de quitter, avec une enseigne “Dupont, la mayonnaise que c’est bon” juste au-dessus de la porte.
— Ah, remarqua Josiane déçue. Alors ce n’est pas celui-là. Il n’y a pas l’enseigne.
Les quatre autres, surpris, lâchèrent leurs écrans et se tournèrent vers le hublot devant lequel se trouvait Josiane. En effet, une réplique plus modeste du palais du roi de la mayonnaise, se tenait de façon fort incongrue au milieu d’un roc grisâtre.

Se poser ne posa aucun problème mis à part les crampes dues à l’attente de se faire tirer dessus à tout instant. L’astéroïde semblait désert. L’équipe de kobolds sortit du vaisseau en tenue spatiale à semelle anti-grav et se dirigea prudemment vers le bâtiment royal. Groug était très déçu de ne pouvoir dessouder personne.
Le sas de la porte s’ouvrit à leur arrivée et les ordinateurs internes des combi leur apprirent que l’air était respirable et la gravité restaurée.
— Ah, voilà mes sauveteurs je présume ?
Ernest ne les regardait pas. Il était affalé dans un canapé en mousse de Glub une manette de Python-Blaster dans chaque main, un écran holographique parsemé d’explosions multicolores devant lui. Piouu ! Piouu ! Piouu !
Il fit un geste du menton pour leur indiquer d’entrer.
Les kobolds cherchaient le piège.
— Vous pouvez attendre avec moi si vous voulez.
— Attendre ? Mais non, vous repartez avec nous : nous n’avons plus qu’une heure pour vous ramener.
— Je termine ma partie.
Tahak commençait à s’énerver. Il lui semblait voir la gloire et la fortune s’éloigner à toute vitesse.
— Non, il faut partir maintenant. Votre… vie… euh…
Sa vie était-elle en danger ? Il n’avait pas l’air inquiet. Mis à part pour sa flotte de croiseurs, et avec raison puisque celle-ci disparut soudain dans un nuage rose.
Tahak s’éclaircit la voix.
— Vous avez été kidnappé.
Depuis quand les sauveteurs devaient-ils expliquer à leur victime leur état d’otage ?
— Oui, oui, répondit le jeune homme machinalement en détruisant un vaisseau ennemi.
— Et euh… le message était très clair, nous n’avons pas beaucoup de temps pour vous ramener.
Toujours prête à préciser les détails, Josiane ajouta :
— Nous avons deux heures.
Le jeune homme paru prendre soudain la mesure de la situation. Il pâlit et mit son jeu sur pause.
— Oh zut, c’est vrai. Je n’ai pas terminé mon épreuve de probabilité. Je vais me faire tuer.
— Euh…
Tahak ne savait pas quoi répondre à cette inquiétude pour le moins étonnante mais sa conclusion la fit réagir :
— Mais oui ! Vos ravisseurs vont vous tuer si nous ne vous ramenons pas tout de suite à votre père.
— Ah non, je ne dois pas rentrer tout de suite. Surtout pas.
Le jeune homme ouvrit un fichier vierge et commença à taper à toute vitesse des formules et des équations.
— Cheffe, tenta de murmurer Crauk avec sa voix de stentor, qu’est-ce qu’on fait ? On l’embarque ?
— Je le dessoude ? espéra Groug.
— H moins 58 minutes, indiqua Drîne. Je peux pousser les moteurs au retour mais la carosserie risque d’en souffrir.
— On va encore se taper une sacrée note de garagiste, remarqua Josiane.
— Rhôôô mais on s’en fiche de la note, ragea Groug.
— C’est vrai, quoi, arrête avec tes remarques sans intér…
— JOSIANE !
L’intéressée sursauta et tout le monde se tut.
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? J’ai rien fait cette fois, geigna-t-elle au bord des larmes.
— Non ! Oui ! C’est ce que tu as dit, qu’est-ce tu as dit ?
— J’ai rien diiiit, pleura-t-elle à chaudes larmes.
— SI !
Tahak ferma les yeux, se força au calme et déclara avec toute la bienveillance dont elle avait été témoin dans les émissions d’holo-réalité.
— Josiane. Ce que tu dis est important. Je m’excuse si parfois je t’ai mal parlé…
— TU me parle toujours maaaal, brama-t-elle.
— Oui, oui, pardon, excuse-moi. Répète juste ta phrase.
Josiane renifla puis hoqueta doucement :
— Que… on va… payer cher… de garagiste ?
— Oui. Non. Ce n’était pas sa ta phrase.
— On va avoir une sacrée ardoise ?
— PRESQUE ! Mais c’est ça, ça marche aussi !
Tahak se tourna si vivement qu’elle fit un tour complet sur elle-même puis apostropha Ernest :
— C’est votre mère n’est-ce pas qui a orchestré tout ça ?
Le jeune homme leva le nez de ses devoirs et ouvrit de grands yeux.
— Vous ne le saviez pas ?
— Ce n’est pas le moment. Qu’est-ce qu’elle nous offre si on ne vous ramène pas ?
À cet instant, les hauts-parleurs de la pièce répondirent à la place du garçon.
— Je vous engage pour assurer la sécurité de l’entreprise. Votre contrat sera assuré de durer au-delà de la vente que mon mari ne va pas tarder à conclure.
Tahak hocha la tête, un large sourire aux lèvres.
— Euh… ça ne vous convient pas ?
— Si, si, pardon, j’avais oublié que vous ne nous voyiez pas.
— Si je puis demander, comment avez-vous deviné ?
— Je crois que vous vous êtes inspirée de vos élèves pour le ton de votre “petit mot de ravisseurs” mais vous n’avez pas pu vous empêcher de rajouter la célèbre formule…
Et Madame Dupont conclut en même temps que Tahak :
— Vous avez deux heures.

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