Le jour d'il y a trois jours - Alexandra Borod

Alexandra
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Le jour d'il y a trois jours - Alexandra Borod

Message par Alexandra » sam. 19 janv. 2019 19:28

Le jour d'il y a trois jours
- Oh, quelle nuit ! j’ai fait pas mal des rêves. C’est bizarre, je ne me souviens pas d’avoir laissé cette tasse sur mon chevet. Il se faisait que j’étais à l’intérieur d’une verrerie. Il faisait chaud. Je sentais l’odeur du verre fendu. Les morceaux translucides, mêlés à ceux en couleurs vives glissaient lentement sur une bande roulante. Et, à un moment donné, ils se renversaient dans une pièce au sous-sol. La pièce n’était pas aérée. Il n’y avait aucune fenêtre là-bas. Tout d’emblée j’étais là, dans cette masse gluante, qui scintillait d’une manière intermittente comme les lucioles dans l’herbe de la nuit. Je voulais me laisser engloutir, glisser dessous et regarder avec des yeux de verre la profondeur de la matière.
Je nageais parmi des figures fabuleuses sorties des contes de fée. Le cheval ailé, les fées, les dragons, la vieille mégère, « baba-cloanța », qui riait bruyamment. Des escargots d’une grande taille se querellaient avec les limaces qui soutenaient qu’on leur a volé la carapace. Une surface lisse comme un miroir attirait vers le fond tous ces êtres. Je me suis laisse portée par le tourbillon léger dont les mouvements faisaient penser à une berceuse. Et dans cet état mi- réveillée, hypnotisée par les lueurs qui ruisselaient sur des murs des coquilles, le chant est devenu voix, une voix de petite fille qui répétait la même phrase comme si elle voulait arrêter les aiguilles perçantes d’une horloge inconnue.
« Grand-père, n’est-ce pas que tu es immortel, comme le Beau-Vaillant ? Que tu vas trouver la Jeunesse sans vieillesse et la vie sans mort ? Grand-père, n’est pas que tu ne m’abandonneras pas ? » Mais ses mots résonnaient en vide et elle ne pouvait voir que le noir d’une nuit épaisse qui l’enroulait come si elle était à l’intérieur d’un tapis. Elle voulait crier, mais le gouffre était trop profond. Une ficelle froide se lovait autour de son cou. Maniée par une main forcenée, elle l’étranglait. Elle ne savait pas si c’est sa propre main qui bougeait à son insu…
Je m’aperçois que le lit ressemble à celui que j’avais dans la maison de mon grand-père. J’avance lentement, éblouie par l’étonnement, par un sentiment de peur et de joie en même temps. J’avance et je sais que dans l’autre chambre, il y a le visage creusé par la douleur, les soupirs, le délire de la fièvre… le brouillard s’écarte à mon passage. Je marche dans un sillon de lumière rougeâtre. C’est le jour où mon grand-père est mort. C’ est le jour où j’ai entendu les cris puissants de ses poumons affaiblis, les yeux écarquillés par la sensation d’étouffement. J’ai marché en arrière et j’avais dépassé le seuil défendu. Je suis près de lui, figée dans ce jour d’il y a trois jours. J’ai fait trois fois le voyage vers le méridien 0. Je reste ici sur le seuil, veillant à l’ infini ce corps blessé, ce corps mourant, ce corps aimé. Les candélabres en cristal, les bougeoirs, les verres, le poisson avec ses nageoires tachées de bleu, tous ces objets façonnés par la main du sculpteur témoignaient un temps d’immortalité. J’étais un corps de verre parmi les verres.

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