[Nouvelle gagnante] Pomum - Guillaume Delavaud / Gromana

Gromana
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[Nouvelle gagnante] Pomum - Guillaume Delavaud / Gromana

Message par Gromana » sam. 19 janv. 2019 19:30

Un de mes souvenirs les plus lointains remonte à un an, ou plutôt un an et demi maintenant, quand Aidan a décidé d’enfreindre toutes les règles de sécurité élémentaires en croquant à pleines dents dans un fruit que nous ne connaissions pas. « Dieu que c’est dégueulasse, Evelyn ! » avait-il dit en se retournant vers moi avec une grimace de dégoût, avant d’ajouter le « J’ai la dalle, moi ! » qu’il répétait depuis deux heures. Sans attendre de réponse, il a jeté la sphère verdâtre qu’il venait d’arracher à l’arbre dont les branches pendaient à notre hauteur, et c’est moi qui me suis penchée pour la ramasser, pour l’examiner plus tard, une fois que nous serions rentrés au campement.
Même si je ne cautionnais pas les sautes d’humeur d’Aidan et ses prises de risque qui relevaient de la stupidité la plus crasse, je le comprenais. Qui aurait pu croire que la nourriture dans ces contrées serait aussi immangeable ?
Depuis que nous nous étions réveillés sur E-XD3N, sans presque aucun souvenir personnel, avec pour seuls indices de notre humanité nos connaissances et un ordre de mission d’exploration que nous avions signé, notre obsession la plus récurrente avait été la nourriture. Autant nous ne nous rappelions plus les visages de nos proches ou même le type de vie que nous avions menée auparavant, autant l’image de pommes de terres frites ou de haricots rouges au chili, sur l’encyclopédie de bord, suffisait à nous faire saliver pendant des heures. Et les rations que nous avions emportées avec nous, soigneusement empaquetées et conditionnées, n’avaient pas pu tenir plus de quelques jours.
A l’extérieur, tout était magnifique. Quelques heures seulement après notre réveil, une fois que nous avions compris ce qui était attendu de nous, et avoir fait connaissance, nous avions pu observer le coucher du soleil qui, toutes les vingt-deux heures, jetait un reflet céruléen sur une espèce de jungle rouge qui s’étendait à perte de vue. Dès le lendemain nous avions commencé à explorer les alentours, à faire quelques analyses pour identifier ce qui était une ressource ou non, et de quel genre. Nous avons en trois jours identifié autant d’arbres dont les fruits (des baies, en fait) nous apportaient les fibres et la majorité des nutriments dont nous avions besoin. Les feuilles grises d’un arbuste, qui ressemblaient à un morceau de papier chiffonné, nous fournissaient des sucres et, en infusion, s’avéraient un substitut au café acceptable, sans pourtant s’approcher un tant soi peu de son goût. Seules nous manquaient les protéines, et rien de ce que nous avons trouvé le premier mois n’en contenait suffisamment pour notre organisme. Les mots d’Aidan résonnaient différemment maintenant que la survie avait remplacé la gourmandise : « La bouffe, c’est la vie. »
Le jour où Aidan s’est plaint pendant treize heures consécutives de sa faim, nous allions cueillir notre première source de protéine. Une racine, proche du navet. Comme chaque fois que nous sortions, nous avions emprunté un nouveau chemin, contournant le minuscule lac qui nous fournissait en eau douce pour visiter la vallée en contrebas où coulait le ruisseau que nous avions nommé Zindagi – Aidan m’avait assuré que cela signifiait « vie » dans sa langue natale, même s’il était incapable de me dire laquelle elle était.
C’est aux bords du Zindagi justement, au seul endroit où la lumière parvenait à percer le toit brun que formaient les arbres, que nous avons repéré le fruit rond et vert. Il se balançait au bout d’un sorte de branche sinueuse couverte de plaques d’écorce squameuses, et la lumière qui se reflétait sur l’arbre ne pouvait qu’attirer notre attention. Impossible de donner une couleur au tronc chatoyant qui semblait changer d’aspect à chaque seconde. Cela n’avait apparemment pas perturbé Aidan outre mesure, car il avait saisi de sa main droite la boule vert-de-gris qui se présentait devant ses yeux, l’avait détachée d’un coup sec, et enavait mangé un morceau, après s’être esclaffé devant ma mine défaite : « On dirait une grosse pomme, ‘Lyn, je vois mal ce que ça pourrait me faire de mal ! ». Vous connaissez la suite.
Les résultats du pomum qu’avait mangé Aidan sont sortis le lendemain, me rassurant : même si ce n’était pas à proprement dire un fruit, rien n’était toxique dans ses composants. C’était un concentré de protéines et de lipides, ce qui aurait pu en faire un aliment intéressant si son goût, à la hauteur de son odeur une fois ouvert, n’avait été odieusement âcre et repoussant. Hormis cela, le pomum avait les qualités nutritionnelles d’un œuf. Un très gros œuf.
Dans les jours qui ont suivi, nous avons continué à explorer la planète, ou ce qui en était accessible depuis le campement. Nous avons même vu ce qui ne pouvait être qu’un animal, un ver orangé rampant malgré les pattes fines et longues qui longeaient son corps, à moins que ce ne soient des tentacules. Une sorte de chien aussi, aperçu au loin, même si son absence de tête et ses couleurs jouant entre le violet et le rouge empêchaient de faire le lien avec ceux que nous avions sur la planète-mère. Ce qui ne nous a pas empêché de le nommer canis alter, «l’autre chien », dans le journal de bord.
Mais hier, quand Aidan s’est cassé une côte en dévalant une pente trop abrupte, j’ai découvert une chose : le scanner a montré des signes étranges autour de son estomac, et des os qui ne lui appartenaient pas. Dans la soirée même, mon acolyte a sombré dans la folie, criant qu’il serait le maître de ce nouveau monde et que ses descendants en seraient les rois, qu’il serait vivant jusque dans la mort et que cette planète était la sienne, sa création. Il est mort quelques minutes après.
Je n’ai pas pleuré, mais devinant un lien entre les signes sur l’IRM et son décès soudain je me suis hasardée à faire une biopsie ; en lisant les résultats, j’ai ouvert le corps d’Aidan et extirpé ses organes internes, avant d’attraper un morceau du pomum qui restait sur la table et de l’avaler avec un rictus de dégoût.
Le bilan était formel : le pomum était vivant. Copiant l’ADN en contact avec le fruit, il se développait en un être semblable. J’avais sorti un humanoïde au sexe masculin d’Aidan, il lui faudrait une femme. Je serais sa mère. Leur maîtresse. Leur déesse.

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